On peut se guider dans la cité à l’aveugle si l’on possède un tant soit peu l’oreille musicale et l’habitude de la promenade citadine au milieu de ce doux et millénaire paysage sonore. Chaque quartier possède sa paroisse, son église, ses cloches, ses timbres et mélodies sacrées, douces, fortes et simples comme une prière, sonnant comme un rappel, un appel, un souvenir, un espoir. « Amis ! c’est donc Rouen, la ville aux vieilles rues/Aux vieilles tours, débris des races disparues/La ville aux cent clochers carillonnant dans l’air » dont parle le père Hugo dans son poème Feuilles d’automne.
Si vous venez depuis Paris par voie ferrée, vous constaterez que la SNCF propose un trajet qui part de la gare Saint-Lazare et mène à « Rouen R-D » — Rouen rive droite. Inconnue des voyageurs, destinée au fret, la gare de la rive gauche est raccordée au port autonome (port non fluvial mais maritime, en cela qu’il est connecté aux eaux côtières) et à l’une des plus importantes gares de triages d’Europe dans les années 80; celle de Sotteville, aujourd’hui en jachère, où se rouillent des rangées entières de vieux trains et d’épaves sur les rails, locomotives BB, voitures « Corail », wagons en tous genres tagués, draisines improbables, turbotrains vénérables et même TGV couleur Casimir de ma jeunesse… Le trajet le plus habituel nous fait passer par Mantes-la-Jolie, Vernon, Le Vaudreuil ville nouvelle (devenue Val de Reuil), bientôt Oissel, Saint Etienne du Rouvray (cité ouvrière rouge tristement célèbre, puisque le père Jacques Hamel y fût assassiné par deux terroristes islamistes), Sotteville, le pont ferré des Anglais qui traverse la Seine, puis c’est un long tunnel noir, porte profonde de la ville. En cas de problème sur la ligne normale, la SNCF a prévu un cheminement plus agréable, destiné normalement au fret, longeant le fleuve et passant par Bonnières, ville aux guinguettes que nous aimons tant comme chantait le Trinitain Alain Barrière, ami d’enfance du Président Le Pen.* Alain Barrière et JMLP sont voisins aujourd’hui dans leur dernier domicile connu de la Trinité-sur-Mer.
Ding-deng-dong, Rouen, Rouen, trois minutes d’arrêt, descendons vite sur le quai avant que le train nous emmène jusqu’au Havre (ville et port fondés par le roi François 1er) ou jusqu’à Dieppe (Djupr en vieux norois, qui signifie « profond ») c’est selon. Déjà, sur le quai même, l’on entends tintinnabuler les instruments de l’église Saint-Romain… Nous voici sur la place de la gare, où naguère le garde de corps de Jean-Marie Le Pen, puis de Marine, Thierry Légier (natif de Dieppe), successeur de Freddy « Le bourreau de Béthune » vendait à la criée Aspects de la France. J’exerçais cette drôle de profession libérale, sur ce lieu même en 1986, pour National-Hebdo. Hebdomadaire où sévissaient Brigneau, Mathilde Cruz, Mabire, le gourmand Serge de Beketch, Martin Peltier, Jean Bourdier, sous l’autorité de Jean-Claude Varanne, d’Yves Daoudal ou de Roland Gaucher aussi myope que monsieur Jean Trévilly (imprimeur rouennais et fondateur du premier hebdomadaire Le National) était sourd.
Nous descendons la rue Jehanne d’Arc, traversons le boulevard de la Marne; et remarquons à gauche un donjon, unique vestige du château construit par Philippe Auguste et où la Pucelle fut engeôlée. Nous arrivons square Verdrel, que mon pépé et les anciens appelaient jardin Solferino, j’y fit littéralement mes premiers pas. A notre droite, l’église Saint-Patrice où ma mémé allait prier. On y pratique la messe de toujours. C’est l’adresse de l’Institut du Christ Roi Souverain Prêtre. On pouvait naguère rencontrer en songe, dans ce coin assez sombre, Emma Bovary qui habitait entre la rue du Sacre où je suis né, la rue de Moulinet où j’ai grandi et plus tard quelques légionnaires avec leur képi blanc, puisqu’il y avait un centre de recrutement juste en bas de cheux nous ! L’adjudant recruteur, resté long de temps en place, était un Allemand du nom d’Eckard Wenning. C’était un homme charmant et courtois au possible, qui distribuait des autocollants de la Légion à qui mieux-mieux.
Empruntons maintenant la rue des Bons Enfants afin d’y découvrir de belles maisons biscornues à colombage pour rejoindre la place du Vieux-Marché, via rue de L’ancienne prison. C’est très certainement un des lieux les plus emblématiques de la cité avec ses restaurants cossus dont celui de La Couronne, soi-disant plus vieille auberge de France, fondée en 1345 sous le règne de Philippe VI de Valois. La façade à pans de bois a été réalisée en 1928 par un très brave homme, M. Robine, qui avait trois enfants facétieux et ma mémé pour bonne (elle m’en a raconté des histoires et combien d’anecdotes qui me font sourire encore).
Les terrasses donnent sur le parvis de l’église saint- Jehanne d’Arc, construction moderne, non dénuée d’esthétique, que j’ai vue de mes yeux vue édifier et inaugurer en 1979 sous l’égide de Jean Lecanuet, alias « Dents blanches » pour les Rouennais volontiers rieurs, alias « Jean Leca » et alias « Jean Nuet » pour JMLP qui ne l’était pas moins. L’architecture est pour le moins atypique et fait penser à un long galion à la grande voile gonflée et tordue par le vent. Beaucoup de vieux Normands ont été ébahis en constatant la construction achevée, qui n’a rien d’une église à leur goût. Mon pépé disait qu’à l’intérieur, on se croyait dans un hall de gare ! Le monument n’en a pas moins gardé les vitraux authentiques qui sublimaient avant la deuxième guerre le chœur de l’église Saint-Vincent, anéantie par les bombardements alliés pendant la semaine rouge (30 mai au 5 juin 1944), faisant plus de quatre-cents morts civils, laissant des milliers de personnes sans toit et rasant des quartiers entiers. La toiture ou plutôt la voilure d’ardoise couvre un marché partiellement couvert et pas bon marché ! Une statue de la sainte de la patrie, martyre sur le bûcher, est érigée à l’endroit où eut lieu le supplice. C’est une oeuvre de Maxime Real del Sarte, héros de la Grande Guerre, fondateur et chef des Camelots du Roi. Le sculpteur a aussi donné à la ville le « Monument de la Victoire », qui trônait naguère devant le palais de justice avant d’être déplacé sur la rive gauche place Carnot, ci-devant place Saint-Sever. Le sculpteur était taquin, à tel point qu’il a représenté, en loucedé, Charles Maurras sous les traits d’un poilu.
Depuis la place du Vieux-Marché, dirigez-vous en direction de la rue du Gros ! Le Gros Horloge emblématique accolé au beffroi. Les Rouennais sont si patriarcaux que même aux toquantes ils attribuent des accents masculins ! Dirigez-vous maintenant vers la cathédrale, admirez, entonnez ce chant johannique « Sonnez fanfares triomphales, et vous cloches de la cathédrale, ébranlez-vous comme aux grands jours » avant de continuer votre chemin dans la même direction pour gagner l’église Saint-Maclou par la rue Saint-Romain, c’est le quartier des antiquaires et de la chine (nationaliste). Tout à coté se trouve une sorte de cloître plaisant rempli de sérénité mortuaire et de je ne sais quoi d’intemporel, c’est l’aître Saint-Maclou (ancien cimetière, ossuaire et charnier au temps de la peste noire de 1348). Si vous continuez votre périple, vous arriverez au marché Saint-Marc (on prononce saint mar, tout comme on dit la rue auzou pour la rue aux ours), c’était jadis un quartier très populeux et fripon où l’on parlait avec un fort accent typiquement rouennais (qui me possède encore malgré moi). Aujourd’hui, et même quand j’étais adolescent, les épiciers arabes bienveillants côtoient les meilleures boucheries, charcuteries, pâtisseries, boulangers et traiteurs.
Il faut bien s’en revenir, empruntons la rue Armand (et non pas Alexis) Carrel jusqu’à l’église Saint-Vivien, flânons rue Eau de Robec, au fil de l’eau (de mon temps, le ru était hélas chapé) pour gagner le superbe jardin de l’hôtel-de-ville qui fait face à des vieilles maisons à colombage, l’abbatiale Saint Ouen, magnifiquement élevée avec devant sa pierre runique et la statue de Rollon le marcheur, chef viking fondateur de la Normandie.Le nationalisme, c’est la terre et les morts écrivait Maurice Barrès. Une balade au cimetière monumental de Rouen (Père Lachaise local) vous remplira d’enthousiasme. La vue surplombant la cité est superbe, les concessions de toute beauté, toutes plus surprenantes les unes que les autres, la clientèle bourgeoise et tranquille qui y réside pour l’éternité n’émettant jamais un mot plus haut que l’autre. Toute la smala Flaubert habite là, côtoyant le sépulcre du prétendu suicidé Pierre Bérégovoy et de mon tonton Emile Frédéric Nicolle, peintre et graveur, natif de Saint-Valéry-en-Caux comme mon papa (c’est là que j’ai appris à monter sur un vélo dans le Bois d’Etennemare).
Ne manquez pas non plu de grimper sur la côte Sainte-Catherine pour embrasser la ville du regard, on peut y accéder à pied, comme Lino Ventura et Patrick Dewaere l’ont fait avant nous pour les besoins d’un film intitulé « Adieu poulet »** de Pierre Garnier-Deferre. Le panorama est encore plus impressionnant que celui de la fac (ma première année de DEUG d’Histoire), où a sévi naguère Alain Madelin quand il pratiquait, pour Occident, la dialectique de la barre de fer (Madelin, paye ta cotise!).
Il est impossible se garer dans la ville sans céder au racket du péage de parking. La cité est par malheur en ZFE. Mais vous trouverez une place aux abords de l’église sainte Madeleine. Ne pleurez-pas, voyez l’esplanade splendide. A tout malheur quelque chose est bon.
Franck Nicolle
** https://www.youtube.com/watch?v=0MEtgD5Jogc
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