« Sur la route de Dijon, La belle digue-digue, La belle digue don / Il y avait une fontaine / La digue dondaine, Il y avait une fontaine /Aux oiseaux, aux oiseaux… » C’est une chaussée chantante que celle de Dijon et cela ne date pas d’hier puisque ce refrain militaire date du XVIIème siècle. Quant à la voie, elle rejoint à Valence, la Nationale 7, qui traverse la Bourgogne et la Provence comme chantait Charles Trenet.
Qu’on vienne de Paris ou de Reims, d’Amiens, de Metz ou de Nancy, Langres est un point de passage pour gagner le pays d’Henri Vincenot (Bourgogne), de l’autre Henri, Béraud (Dauphiné, Lyonnais), de Frédéric Mistral et de Charles Maurras (Provence). C’était déjà un nœud routier important du temps de la Gaule romaine. Tous les jours à la télévision, à l’heure de la Météo, on parle de cette cité, visible de très loin… Sauf à partir de l’autoroute stressante et combien dispendieuse, payée une première fois par l’impôt puis une deuxième fois à des tarifs de malades au profit de sociétés privées. Quand on ne prend pas l’autostrade, on se délivre de servitude et l’on découvre des lieux où souffle l’esprit…
Ainsi, Langres… Altitude : 458 mètres sur une table calcaire aménagée en oppidum par les augustes Lingons avec un escarpement abrupt de 50 mètres suivi d’une dénivellation supplémentaire de 50 mètres. Là-dessus, au plus haut du plateau éponyme, de culminants remparts épais de cinq ou sept mètres de muraille, coiffés plus supérieurement encore par les deux tours de la cathédrale Saint-Mammès, édifiée entre 1150 et 1196, ce qui nous fait réfléchir et considérer le temps long. Songez un peu … Les enceintes de Langres ont été construites et modifiées sur 2000 ans ! C’est la plus grande ville fortifiée d’Europe (Jeunesse, Révolution !).
Hauts et forts, mais dangereux les bastions !
Les lieux stratégiques sont des lieux de convoitise et de combat. Au carrefour du comté de Champagne, du duché de Lorraine et de celui de Bourgogne, où l’on vit s’affronter le Téméraire à René II (bataille de Nancy, 1477). De nombreux conflits, de siècles en siècles, vont dévaster l’arrondissement. « En 1567, l’armée d’Allemands qui allait, sous la conduite du prince Casimir, au secours des calvinistes, traversa le pays de Langres et ravagea tout sur son passage ; l’abbaye d’Auberive fut pillée. …/… Lorsque Galas, général autrichien, entre en France, en 1636, Hortes devint la proie des flammes. Les détails de l’horrible massacre qui accompagne cet incendie sont affreux et donnent une idée des scènes de désolation qui eurent lieu, au même temps, dans la plupart des villages de la frontière du comté de Bourgogne » (Gabriel Pistolet de Saint-Fergeux, médecin de Langres, qui eut pour aage, Sébastien seigneur de Corbion, écuyer et capitaine, inventeur du pistolet à Sedan.)
Pour se faire une idée de ces guerres de jadis, il convient de faire le tour de la ville fortifiée par le chemin de ronde. Nom de bleu ! il faut bien compter deux belles heures de marche au pas de sénateur, trois si l’on est pansu comme Gérard Larcher, pour contempler les paysages, les panoramas. Ici, un grand lac tranquille (lac de la Liez), plus loin un fort du type Séré de Rivières (fort de Peigney) et entre les deux, sur un sommet boisé, esseulé, une blanche statue de la Vierge émergeant par dessus les arbres depuis le pinacle de la chapelle de la Délivrance.
Nous passons par quelque corps de garde et la porte gallo-romaine, la tour Saint-Fergeux, tiens, le revoilà celui-là ! La tour piquante, la tour Saint-Jean, la porte des Moulins et barbacane… Des pancartes explicatives illustrées sont apposées sur chaque monument remarquable. « Ayant une histoire plusieurs fois millénaire, son site défensif occupé depuis le Néolithique était considéré au XVIIème siècle comme n’ayant jamais été pris (Wikipédia). La ville est dans une assiette renversée si avantageuse et habitée d’un peuple si guerrier qu’elle passe pour la pucelle du pays ». Langres étant restée fidèle à la couronne de France, le roi a octroyé à ses habitants les privilèges de la noblesse avec le droit de lever une armée pour se défendre et l’exemption des tous les impôts royaux. Au cours de la promenade, vous serez étonnés par un élément insolite et pittoresque tout en haut d’un plan incliné en bois et rails : un funiculaire démilitarisé, ressemblant à une ancienne « Micheline » par ses couleurs et sa carrosserie.
Vienne la nuit.
« Vienne la nuit que je m’embarque / Loin des murs que fait ma prison ; / Elle suffit pour qu’ils s’écartent, / Je retrouve mes horizons. / Que m’importe si l’on me parque ! / La nuit abat toute cloison », écrivait Brasillach. Il faut aimer la nuit comme on aime le bonheur, quand ils tombent sur ce promontoire emmuré, dans un silence à peine troublé par les rumeurs d’en bas. Pas de promeneurs, les sentinelles ne guettent plus sur le piton que la brume grignote et humidifie. Comme les remparts de Saint-Malo enfumés d’embruns veillent sur les flots, ceux de Langres scrutent la campagne dessinée en lignes. Les ondes se ressemblent, se rassemblent, par-delà la distance. La mer de Bretagne répond comme un écho à l’océan des blés de l’ancienne Lotharingie. On voit depuis les noirs corridors pierreux, des points lumineux dans la nuit, des falots qui semblent des lanternes de bateaux rentrant au port en silence.
Une belle endormie et c’est pas plus mal !
L’intérieur de la ville est en même temps vieillot et Renaissance, c’est bien vrai, on le voit aux façades du cadre bâti. Langres devint à la Renaissance un important foyer artistique, par sa proximité avec la Cour et l’importance de son diocèse. C’est resté comme ça, rien n’a bougé, le diocèse, les maisons, les rues, les magasins sont désuets. En arpentant la ville close, vous trouverez une enseigne centenaire où l’on vend des pantoufles fourrées, des godasses improbables comme on en vendait naguère en Allemagne de l’Est ou en Pologne du temps de Wojciech Jaruzelski. Un antiquaire grillagé, une auberge Sainte-Jehanne d’Arc en faillite, mais aussi un restaurant étoilé Michelin proposant un menu simple et distingué à 39 € seulement dans sa salle à manger « Mirabelle ». Bonne adresse.
Je n’ai pas le souvenir d’avoir rencontré les enseignes habituelles en toutes villes, Mac do, Pimkie, Monoprix… Il y a quand même la parfumerie Marionnaud. Les rues ne sont pas piétonnières, faut-il le regretter ? On peut se parquer presque partout gratuitement. Et lorsqu’on divague dans la ville, on se croirait comme dans un ancien « Maigret » des années septante, produit par Claude Barna avec Jean Richard campant le commissaire divisionnaire. Tout est vieux et vieillissant encore de plus belle, point ou peu de jeunesse dans les rues, point de « chances pour la France » non plus. Langres est un isolat comme écrivait Jean Raspail, une capsule temporelle, un sujet d’étude sociologique, une énigme, un corps de pierre, une île…
Le plateau de Langres, fameux plateau de fromages !
Le Langres est au lait de vache, à pâte molle et à croûte lavée. L’époisses bourguignonne est rousse, boursouflée au dessus. Proximité oblige, on trouve de bons comtés jeunes et fruités ou vieux à la croûte solide. Le meilleur moment pour les apprécier se situe pendant l’Epiphanie et son plateau de trois mages.
Franck Nicolle

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