Epiphanie

L’Epiphanie : des bergers, des rois, et beaucoup plus encore !

Même si la France connaît un épisode de déchristianisation perceptible notamment à travers la diminution de la pratique religieuse, l’héritage chrétien persiste à influencer nos esprits, et les fêtes chrétiennes à rythmer nos existences tout au long de l’année comme tout au long de la vie.

Au mois de janvier, c’est l’Epiphanie qui est très largement célébrée, au point qu’un sondage IFOP réalisé en 2018 pour la Fédération des entreprises de boulangerie a montré que 94 % des Français consommaient de la galette des rois en janvier. Sans que nul n’y trouve rien à redire au nom du principe de laïcité.

En effet, galette des rois et Epiphanie sont intimement liées. Mais si nos compatriotes apprécient plus la galette de pâte feuilletée à la frangipane que ses concurrentes aux pommes ou à pâte briochée, l’origine de cette tradition est un peu moins connue. Pour la plupart des gens, la galette des rois est la galette des rois mages, et les rois mages sont allés adorer l’enfant Jésus. Mais en réalité, ce sont plusieurs traditions qui se trouvent à l’origine de ce qui est une coutume gastronomique autant qu’une célébration chrétienne.

En réalité, on peut presque parler d’une synthèse des traditions tant il est vrai que l’Epiphanie puise aux sources de la Rome païenne, de l’Ancien et du Nouveau Testament et d’aménagements divers réalisés au fil du temps.

UNE FÊTE CHRÉTIENNE, UNE ÉTYMOLOGIE LOINTAINE

Le mot « Epiphanie » trouve son origine dans le grec ancien. C’est un substantif féminin dérivé du latin ecclésiastique epiphania, qui désigne l’Epiphanie, mais qui est issu du grec phainein qui signifie « briller », et epi qui veut dire « sur ». L’association des deux mots a donné en grec epiphanios, neutre substantivé de epiphanes qui signifie « illustre, éclatant ». Ainsi, l’étymologie nous apprend que l’Epiphanie est une manifestation illustre, éclatante, qui brille sur quelque chose. Le terme est d’ailleurs antérieur au christianisme. Par exemple, le roi séleucide Antiochos IV, qui mourut en 164 avant Jésus-Christ fut surnommé Epiphane, c’est-à-dire, « l’illustre » ou « le révélé ». Dans la mythologie, les douze dieux de l’Olympes étaient également surnommés épiphanes parce qu’ils étaient apparus aux hommes.

Chez les premiers chrétiens, l’Epiphanie fut d’abord une seule et unique fête célébrant la manifestation ou, plus précisément, les manifestations du Christ dans le monde. A l’origine et jusqu’à la fin du IVe siècle, on fêtait en effet en même temps toutes les manifestations de Dieu sur la terre : la nativité, l’adoration des mages, le baptême du Christ et les noces de Cana. Dans son Panarion, un recueil de réfutations de 80 hérésies rédigé entre 374 et 378, le Saint et Père de l’Eglise Epitaphe de Salamine fixa au 6 janvier la naissance de Jésus. Par la suite, les fêtes ont été dissociées et l’Epiphanie fut fixée au 6 janvier.

DES SOURCES PAÏENNES, MAIS SURTOUT BIBLIQUES

Dans la plus lointaine Antiquité et depuis la protohistoire, l’observation des astres a servi à la mesure de l’année et à sa partition entre solstices et équinoxes. La manifestation de la lumière avait été constatée après le solstice d’hiver, et c’est vers le 6 janvier que les jours commencent à s’allonger de façon sensible.

C’est donc le retour de la lumière qui était célébré par de nombreux peuples, et le disque solaire était représenté par divers symboles. Chez les anciens Romains, une fête avait été instituée en l’honneur de Saturne qui, d’après les croyances, s’était réfugié dans le Latium après avoir été détrôné par Jupiter. Au cours des réjouissances qui duraient sept jours et qui s’achevaient par un sacrifice à Saturne, une galette, symbole solaire, dans laquelle une fève avait été dissimulée, était partagée entre les maîtres et leurs serviteurs. Si un serviteur trouvait la fève dans sa part de galette, il devenait le maître pour le reste de la journée dans une inversion parodique et temporaire de l’ordre hiérarchique des hommes. C’est très probablement l’origine de la galette mais il fallut attendre le Moyen-âge pour que la tradition de consommer de la galette soit établie en France.

Cependant, tandis que les dieux de l’Olympe s’étaient manifestés aux hommes, parfois sous forme humaine et pour réaliser leurs propres desseins, l’Epiphanie chrétienne se distingua des religions antiques en ce qu’elle mit l’Incarnation en évidence sous la forme d’un enfant engendré, à une époque donnée, en un lieu déterminé et au sein d’un peuple clairement identifié, mais pour le Salut de toute l’humanité.

C’est dans l’Evangile de Saint-Mathieu qu’est relatée l’adoration du Christ peu après sa naissance par des personnages éminents désignés comme étant des mages. Le nombre de mages n’est pas indiqué, mais trois trésors de nature différente ayant été offerts à Jésus, Origène au IIIe siècle a posé que les mages étaient trois :

« Des mages arrivèrent d’Orient à Jérusalem. (..) Et voilà que l’étoile qu’ils avaient vue en Orient allait devant eux, jusqu’à ce que, venant au-dessus du lieu où était l’Enfant, elle s’arrêta. A la vue de l’étoile, ils se réjouirent d’une grande joie. Ils entrèrent dans la maison, trouvèrent l’Enfant avec Marie, sa mère, et, se prosternant, ils l’adorèrent ; puis, ouvrant leurs trésors, ils lui offrirent en présent de l’or, de l’encens et de la myrrhe. » (Mt 2, 1-12).

Le texte évangélique nous apprend peu de choses à propos des visiteurs. On sait qu’ils viennent d’Orient, ce qui permet de supposer qu’ils ne sont pas Juifs. On sait aussi que ce sont des mages, c’est-à-dire, des savants astronomes, spécialistes de l’astrologie (Dictionnaire de la foi chrétienne, Editions du Cerf, 1968). On sait enfin qu’ils adorent l’Enfant Jésus, montrant sa divinité, et qu’ils lui offrent l’or, symbole de royauté, l’encens, symbole de vénération religieuse montrant la divinité du Christ, et la myrrhe, symbole de mortalité montrant l’humanité de Jésus, vrai homme et vrai Dieu.

Par la suite, la royauté des mages fut affirmée par Tertullien au début du IIIe siècle. L’adoration et la prosternation de rois apparaissent en effet dans l’Ancien Testament, et plus précisément dans le Psaume 72 :

« (…) Les rois de Saba et de Méroé offriront des présents. Tous les rois se prosterneront devant lui. » (Ps 72, 10-11).

Au VIIIe siècle, une chronique intitulée Excerpta latina barbari (extraits latins d’un barbare) a popularisé les rois mages sous les noms de Caspar (Gaspar), Melchior et Balthazar, dont les initiales dans cet ordre permettaient de réciter la prière Christus Mansionem Benedicat (Que le Christ bénisse la maison). Au VIIIe siècle toujours, un texte attribué à Bède le Vénérable décrit Melchior comme « un vieillard à cheveux blancs et à la barbe longue », Gaspard comme étant « jeune encore, imberbe et rouge de peau », et Balthazar comme « au visage noir et portant également toute sa barbe ».

A la lumière de ces évolutions successives, la signification de l’Epiphanie est claire : après avoir été présenté à ses proches et aux bergers, symboles de simplicité et d’innocence, le Christ est montré à tous les hommes que les mages représentent à chaque âge de la vie humaine (jeunesse, âge mûr et vieillesse), mais aussi dans toute leur diversité (européens blancs, asiatiques « rouges » et africains « noirs ». Le message de la venue du Christ est donc universel.

UNE CELEBRATION PATISSIERE

Au cours de l’histoire, la fête de l’Epiphanie s’est adaptée aux vicissitudes politiques. Originairement fixée au 6 janvier, elle reste fixée à cette date, mais peut aussi, comme par dérogation, être fêtée le deuxième dimanche après Noël dans les pays où le 6 janvier n’est pas un jour férié. Ce que l’Eglise célèbre lors de l’Epiphanie du Seigneur, comme le couronnement de la fête de Noël, c’est la manifestation de Dieu au monde entier et le rayonnement du mystère de l’Incarnation.

L’arrivée des rois mages représentent les prémices de la gentilité : « ils engagent l’avenir et entraînent à leur suite tous les peuples de l’univers, si bien que le mystère de l’Epiphanie, manifestation du Christ au monde, embrasse toute l’histoire du monde. » (Missel quotidien et vespéral, Société liturgique canadienne, 1943).

Quant à la tradition de la galette, elle a aussi connu plusieurs évolutions. Attestée en France depuis le XIVe siècle, elle fut conservée même à la cour de Louis XIV, et ce malgré l’étiquette. La galette triompha aussi de la Révolution française où son interdiction n’a été que de courte durée, les révolutionnaires ayant préféré remplacer l’Epiphanie par la fête du bon voisinage et la galette des rois par la galette de l’Egalité.

C’est vers 1875 que la traditionnelle fève chargée de désigner le roi de l’Epiphanie fut remplacée par une figurine en porcelaine. En principe, la galette est partagée en autant de parts que de convives, plus une réservée au désargenté qui se présenterait au foyer, et appelée la part du Bon Dieu, la part de la Vierge ou encore, la part du pauvre. Certaines traditions commandent au roi d’offrir les boissons, tandis que d’autres font placer sous la table le plus jeune des enfants dont l’innocence lui fait désigner le récipiendaire de chaque quartier de galette au fur et à mesure de la découpe.

Aujourd’hui, le mystère de l’Epiphanie est devenu à la fois une fête religieuse et une fête familiale où chacun peut retrouver ce souvenir de la manifestation divine ayant suivi la Nativité. Et en ces temps de déchristianisation relative, c’est peut-être Chateaubriand, dans le Génie du christianisme, qu’il convient de relire à propos d’une autre époque où les Français ne s’aimaient pas :

« Tandis que la statue de Marat remplaçait celle de saint Vincent de Paul, tandis qu’on célébrait ces pompes dont les anniversaires seront marqués dans nos fastes comme des jours d’éternelle douleur, quelque pieuse famille chômait en secret une fête chrétienne, et la religion mêlait encore un peu de joie à tant de tristesse. Les cœurs simples ne se rappellent point sans attendrissement ces heures d’épanchement où les familles se rassemblaient autour des gâteaux qui retraçaient les présents des Mages. L’aïeul, retiré pendant le reste de l’année au fond de son appartement, reparaissait dans ce jour comme la divinité du foyer paternel. Ses petits-enfants, qui depuis longtemps ne rêvaient que la fête attendue, entouraient ses genoux et le rajeunissaient de leur jeunesse. Les fronts respiraient la gaieté, les cœurs étaient épanouis ; la salle du festin était merveilleusement décorée, et chacun prenait un vêtement nouveau. Au choc des verres, aux éclats de la joie, on tirait au sort ces royautés qui ne coûtaient ni soupirs ni larmes ; on se passait ces sceptres qui ne pesaient point dans la main de celui qui les portait. Souvent une fraude, qui redoublait l’allégresse des sujets et n’excitait que les plaintes de la souveraine, faisait tomber la fortune à la fille du lieu et au fils du voisin, dernièrement arrivé de l’armée. Les jeunes gens rougissaient, embarrassés qu’ils étaient de leur couronne ; les mères souriaient, et l’aïeul vidait sa coupe à la nouvelle reine. »

André Murawski

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