Iran

États voyous et assassinats

Depuis la paix de Westphalie (1648), les Européens et, croyait-on plus généralement les Occidentaux, considéraient les États comme souverains, l’État étant une entité ayant l’effectivité du pouvoir par des dirigeants régnant de fait sur un territoire, assurant l’ordre intérieur et extérieur, faisant rendre la justice et levant l’impôt. Emanation d’une entité souveraine, les dirigeants n’avaient à répondre personnellement de leurs actes qu’auprès de leurs propres institutions, légales ou révolutionnaires (coups d’État), selon le Jus publicum europeanum. Ces États ne pouvaient être considérés comme des organisations criminelles ou des groupes de bandits voués au gibet. C’est grâce à ce système que la guerre avait pu être humanisée (cf. conventions de La Haye et de Genève)…

États et pratique de l’assassinat

Nous avons vu ce concept se déliter à l’initiative des Anglo-saxons et des Soviétiques depuis 1945, d’abord avec le grand procès de Nuremberg et, depuis, après un temps de répit après un temps de répit, le désordre international a prospéré. Les Américains considèrent leurs ennemis désignés, même sans déclaration de guerre ni ultimatum, comme relevant de la justice sommaire (cas de Saddam Hussein), de la liquidation physique (fils de Saddam Hussein), ou du lynchage sous supervision occidentale (Kadhafi).

Aujourd’hui Napoléon serait pendu et l’Aiglon liquidé, et ce ne serait pas un signe de l’affinement de la civilisation…

Certes, en marge du droit et des mœurs civilisées, les États ne se sont jamais privés de pratiquer des assassinats, mais, hommage rendu par le vice à la vertu, sans jamais le reconnaître, quitte à abandonner au bras séculier le spadassin assez maladroit pour se faire prendre. L’Iran de la République islamique a notoirement commandité des attentats meurtriers, dit-on, mais sans les reconnaître formellement et jamais sous sa bannière. Il est peu douteux que les opposants à Poutine, qui meurent ici et là d’empoisonnement, soient le plus souvent assassinés par le FSB ; toutefois les autorités russes le nient farouchement.

Mais désormais une doctrine nouvelle et barbare se dessine, depuis des années déjà, à l’initiative de l’État d’Israël et des États-Unis, illustrée par l’assassinat sur l’aéroport de Bagdad du général iranien Souleimani, le 3 janvier 2020, par un drone américain. Doctrine de l’assomption des assassinats, avec ou sans guerre, et en rupture totale avec les coutumes et conventions de la guerre, qui fait de ces deux États des pionniers dans la voyoucratie. Ce sont les vrais États voyous abandonnant les distinctions, raffinements et même faux-semblants que l’Europe avait fini par imposer au monde depuis 1648…

Deux États voyous imposent la violence et le chaos

Le rapt du président et dictateur vénézuélien (et de sa femme !) par un commando militaire américain, pour le juger comme un criminel de droit commun au États-Unis, est un précédent très grave.

Les attaques israélo-américaines contre la direction politico-religieuse de la République islamique d’Iran relèvent de l’assassinat. Sans même déclaration de guerre, des dirigeants non militaires d’un État ont été tués avec préméditation, c’est-à-dire bel et bien assassinés et, pour certains avec des membres de leur famille dans un palais officiel de Téhéran.

Ce nouveau précédent, qui implique la première puissance du monde, est promis à un triste avenir et, désormais on ne voit pas pourquoi les États ne procéderaient pas officiellement et à leur guise à des assassinats opportunistes de chefs d’État ou de gouvernement qui les contrarient.

Bien sûr, Ali Khamemei, théocrate fanatique, devait être un personnage odieux, impitoyable et sanguinaire. Il n’empêche que son assassinat ouvre la voie à la légitimation de toute liquidation ostensible et officielle d’État, toujours au profit du plus fort… ou du plus fou ! Que dira-t-on si demain, sur l’ordre assumé du président chinois Xi Jinping, Lai Ching-te, le chef de l’État de Taïwan ou sa très active vice-présidente, Hsia Bi-Khim, est assassiné ? (cas du fort). Ou si la Corée du Nord, hérissée de ses missiles nucléaires, fait assassiner à l’improviste l’illettré de la Maison blanche ? (cas du fou inspiré par le fort).

La boucle est bouclée, le terrorisme, et plus seulement par les bombardements aériens*, jusque dans sa létalité la plus banale et quotidienne est légitimé par l’exemple. Car c’est bel et bien du terrorisme, puisque l’on tue sans rime ni raison. Trump est un chef d’État mais, par le fait, également un gangster ; Netanyahou est un chef de gouvernement mais, par le fait, également un chef tribal. D’où leurs pratiques sans mesures et, comme telles, monstrueusement dangereuses car brouillant les relations d’État à État.

Gare aux drones…

Eric Delcroix

* Les historiens devraient rechercher le nombre de civils tués par l’aviation américaine (USAAF, USAF et US Naval Air Forces) depuis 1941 : probablement le record toutes catégories de l’histoire.

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