Michel de Saint PIerre

Les lectures de Madeleine Cruz. Influenceur catholique au XXe siècle

Une bio de Michel de Saint-Pierre

Dans l’introduction à sa très complète biographie consacrée à Michel de Saint-Pierre, Thierry Bouclier note qu’à sa mort, le 19 juin 1987, une relative indifférence a entouré cette disparition. Les articles de presse qui lui furent consacrés alors n’étaient pas à la hauteur de l’écrivain. « Et depuis, souligne aussi Thierry Bouclier, il est entré dans le long purgatoire qui frappe si souvent les écrivains après leur mort ».A ce stade il convient alors de se poser deux questions : le parcours de Michel de Saint-Pierre et son œuvre justifient-ils qu’il sorte de ce « long purgatoire » ? Et même si la réponse est positive, n’est-il pas trop tard ?

A ma connaissance, aucun des quelque quarante ouvrages qui composent son œuvre n’a été réédité. Et à la différence d’un Jean Madiran, d’un Jean Raspail, d’un François Brigneau, d’un Jean Cau, d’un Pierre Boutang, d’un Dominique Venner, d’un Jacques Perret, ou d’un Jacques Isorni, pour ne citer que quelques grandes figures intellectuelles et engagées de la seconde moitié du XXe siècle, Michel de Saint-Pierre (1916-1987), ne semble pas, à première vue, avoir suscité des vocations de disciple, ni donné vie à une école de pensée ou littéraire, ni suscité chez ses lecteurs le souhait de créer une association post-mortem de ses amis. Pas davantage d’essais ou de thèses universitaires. A la différence des « hussards », par exemple, qui étaient de sa génération et assez proches de lui intellectuellement, il n’a pas tracé un aussi profond sillon.

En un mot, faut-il classer Michel de Saint-Pierre parmi les figures de proue que je cite plus haut ou simplement parmi les bons serviteurs de la littérature, et aussi de la religion et/ou de la patrie, au côté d’un Pierre Debray, Jean Ousset, Jean-François Chiappe, Marcel Clément, le colonel Rémy, voire Bernard Clavel, et, pour le coup, beaucoup d’autres ?

Une vision d’ensemble du rôle qu’il a joué

En refermant la biographie de Bouclier, j’ai eu ma réponse à cette interrogation majeure. Car si cet écrivain à succès des années d’après-guerre a laissé une trace au panthéon de la culture grâce à son roman Les aristocrates (1954) et grâce au film qui en a été tiré en 1955, avec Pierre Fresnay et Maurice Ronet, notamment, Thierry Bouclier nous présente le personnage dans toute son ampleur, bien au-delà de son œuvre purement littéraire.

Pour les plus jeunes d’entre nous, pour ceux qui ne le connaissent que de nom, qui, au mieux, ont lu ses reportages, tribunes, prises de position, – brillantes mais épisodiques, – dans Itinéraires, Présent, Minute ou Le Figaro, il manque la vision d’ensemble de son rôle, des années 1960 aux années 1980 : pour l’amnistie en faveur des détenus de l’Algérie française, pour la défense de la messe traditionnelle, en soutien presque systématique aux initiatives venues de la droite (campagne Tixier-Vignancour de 1965, lancement de l’Eurodroite en 1978 dans le cadre des élections européennes, appel au boycott des Jeux Olympiques de Moscou de 1980 etc.)

Oui, il est l’un des grands oubliés de l’après-guerre

Alors que je préparais cet article depuis La Baule, un général à la retraite, m’a invité à diner dans l’un de ces nombreux restaurants que l’on trouve, sur la plage, tous les cent mètres (la plus grande plage d’Europe, soit dit en passant), en l’occurrence le Lazuli, situé au bout de l’avenue Gaulle, comme écrivait Paul Morand qui refusait de le citer avec sa particule.

J’en ai profité pour lui poser la question :

  • Michel de Saint-Pierre, c’est un nom qui vous parle, j’imagine ?
  • Bien entendu ! Des années l950 à 1970, il a été de tous nos engagements.
  • Par exemple ?
  • Il a écrit des livres. J’en ai certainement lu un ou deux.
  • Vous pouvez me citer un titre ?
  • Les Clés de Saint-Pierre, qui était sans doute son best-seller

Tout en discutant avec le général, j’ai vérifié sur internet : ce titre-là , qui n’était pas cité dans la biographie de Bouclier correspondait en fait à un livre de Roger Peyrefitte, certes paru la même année que Les Aristocrates, mais dans un esprit disons … assez différent. Cette discussion, poursuivie pendant tout le déjeuner, m’a confortée dans l’idée que Michel de Saint-Pierre est vraiment l’un des grands oubliés de l’après-guerre.

En refermant la biographie de Thierry Bouclier, qui, avocat fiscaliste de profession, se fait aussi, et sans difficulté, le brillant avocat de notre écrivain catholique, j’ai cependant l’intuition que, malgré les quarante années de silence qui nous séparent de sa disparition, Michel de Saint-Pierre pourrait bien faire l’objet d’une redécouverte, grâce, précisément, à cette biographie.

Car on y découvre – ou on redécouvre – que notre écrivain, outre son œuvre écrite, s’est situé, pendant un demi-siècle, au cœur des débats politiques et religieux du moment, et qu’il fut aussi un homme d’action, car chacune des positions qu’il a pu prendre s’est concrétisée ensuite. L’Algérie française ? Il se mobilise pour un grand pèlerinage à Chartres pour l’amnistie des détenus et des exilés (25000 marcheurs en 1963). La crise de l’Eglise ? Il crée l’association Credo, s’engage dans le sillon de Mgr Lefebvre, entreprend de sensibiliser l’opinion sur l’abandon des églises et des chapelles, leur décrépitude, publie, sous le titre Les Fumées de Satan (1976), un livre blanc dénonçant « les démolisseurs de la Foi et les fossoyeurs de la Morale ». La droite perd ses valeurs ? Il se fait compagnon de route d’Ordre nouveau et du Front national. Les afrikaners sont menacés dans leur identité et dans leur vie même ? En 1985, il part en Afrique du sud, va y parcourir cinq mille kilomètres, et publie son roman Les Cavaliers du Veld, qui introduit les nuances nécessaires. La suite de l’Affaire sud-africaine, nous la connaissons. Les prédictions les plus pessimistes se sont concrétisées : un million de Blancs ont émigré, un demi-million de ceux qui restent vivent sous le seuil de pauvreté. 40% de la population est au chômage. 1700 fermiers blancs ont été assassinés. Tout ceci dans l’indifférence générale. Le diagnostic et les inquiétudes de Michel de Saint-Pierre se sont révélés exacts.

Dans son roman Je reviendrai sur les ailes de l’aigle, notre écrivain marque son soutien à Israël. Nous sommes en 1975, deux ans après la guerre du Kippour. Paradoxalement il rejoint ainsi les positions de Lucien Rebatet qui écrit à cette époque, dans Rivarol : « La victoire d’Israël a démontré à nouveau la fantastique supériorité de l’Occident, toujours gagnant quand il croit à ce qu’il entreprend et qu’il y met de paquet ». Une vision qui était aussi celle, à cette époque, de François Brigneau, exprimée par exemple dans Minute du 22 juin 1967 dans le cadre d’un reportage qu’il avait accompli dans le pays, ou celle d’un Xavier Vallat (« mes raisons d’être sioniste », Aspects de la France, 15 juin 1967). Aujourd’hui la droite nationale est bien plus nuancée sur cette question. En tout cas les opinions au regard du conflit actuel au Proche-Orient (comme au regard de l’affrontement russo-ukrainien, d’ailleurs) couvrent un prisme très large. J’ai retrouvé dans les archives de mon grand-oncle Brigneau, un article de la revue Europe Action, qu’il avait gardée, article qui faisait le compte des partisans d’Israël et ceux des pays arabes, au sein de la droite nationale. Pour les pays arabes, on ne trouvait guère que Maurice Bardèche et sa revue Défense de l’Occident, Henry Coston et sa revue Lectures françaises, et quelques groupuscules marginaux. Mais dans ces années-là, qui étaient celles d’un communisme au pic de son hégémonie (Amérique latine, extrême Orient, Afrique), cette vision, certes schématique, avait encore du sens. Mais de là à prendre sa carte de la LICRA…

On retrouvera aussi Michel de Saint-Pierre ferraillant avec Cohn-Bendit après mai 68, en pointe dans la défense des écoles libres (Lettre ouverte aux assassins de l’Ecole libre, 1982).

Le livre précède une mobilisation

L’approche engagée de l’auteur des Nouveaux prêtres est toujours bâtie selon le même modèle : une enquête très fouillée ; l’enquête – ou le reportage – devient un livre (roman, essai, témoignages) ; le livre précède un passage à l’action, à la mobilisation (pèlerinage, lancement d’une association, candidature politique, pétition, tribune dans les principaux médias ,..). Cette technique bien rodée fait penser à Philippe de Villiers, à Bernard Antony. C’est une approche d’une redoutable efficacité, pas si fréquente, malheureusement, dans l’intelligentsia de droite. Michel de Saint-Pierre fut en fait ce que l’on appelle aujourd’hui un influenceur. Les thèmes successifs dont il s’est emparé, il a su les diffuser dans les médias de l’époque, les distiller dans le débat public.

En refermant cette biographie, on ne peut s’empêcher de penser que l’auteur des Aristocrates mérite en effet de survivre dans les mémoires. Sur ce plan, déjà, cette biographie est parfaitement probante.

Alors pourquoi ne pas commencer par rééditer certains des romans ? Sans doute pas ceux qui étaient les plus liés aux évènements de l’époque, mais Bouclier cite notamment L’Accusée, roman policier sur fond d’emprise psychologique, « l’un de ses meilleurs romans, qui tient le lecteur en haleine de la première à la dernière ligne ». Ce roman donna lieu à une série télévisée de vingt épisodes diffusée en 1974. Bouclier attire aussi l’attention sur d’autres romans de qualité, sur des vies de saints et de héros, qui méritent d’être toutes rééditées : Saint Bernadette, Saint-Vincent de Paul, le curé d’Ars, Monsieur de Charrette. Elles étaient à l’époque publiées chez Gallimard, La Bonne Presse, La Table Ronde, Robert Laffont, puis rééditées en Livre de Poche.

Rééditer certains de ces ouvrages pourrait constituer une seconde étape, après cette biographie, dans la redécouverte – nécessaire – des œuvres de Michel de Saint-Pierre.

Madeleine Cruz

Michel de Saint-Pierre. Une biographie, par Thierry Bouclier, 324 p., Via Romana, avril 2026.

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