On ne présente plus Stefan Zweig, mais si vous n’avez pas lu Le Monde d’hier, consacrez-lui, comme je viens de le faire en ces temps si troublés, une semaine. C’est notre Histoire, un monument, seize chapitres indépendants sans l’être puisque nous baignons dans l’Histoire de l’Europe, notre Histoire, d’avant la première guerre mondiale jusqu’à la seconde (parution à Stockholm en 1944).
Si 500 pages vous rebutent, commencez par les chapitres Les Rayons et les ombres sur l’Europe et Les premiers jours de la guerre de 1914 qui, d’une Europe rayonnante, nous emmènent vers son déclin et celui de notre civilisation. Pas une seconde d’ennui, pas de plaintes, pas de pleurnicheries, Zweig raconte, comme toujours sans fioritures, sans langue de bois (traduction digne de l’auteur ou si vous êtes germanophone Die Welt von Gestern).
Puis, pour nous Français, un peu de baume au cœur avec le chapitre Paris, Ville de l’éternelle jeunesse (curieusement, le Paris de 1910, la même année mais pas le même Paris que celui de Jésus-la-Caille, un Paris dont Zweig fut amoureux l’année de ses vingt-cinq ans, au point que Gide lui dit : « C’est par des étrangers qu’il faut que nous nous fassions montrer les plus beaux endroits de notre propre ville. »Bien sûr, ce découpage des chapitres ne doit pas être, il faut d’abord savourer le chapitre 1, de la Vienne d’avant-guerre par un été merveilleux en « cet âge d’or de la sécurité », puis le 2, le 3, jusqu’au dernier, L’Agonie de la paix, qui achève le travail de destruction de la guerre de 14-18 et du criminel Traité de Versailles.
Stefan Zweig écrit : « Chacun de nous, même le plus infime et le plus humble, a été bouleversé au plus intime de son existence par les ébranchements volcaniques, presque ininterrompus de notre terre européenne; et moi, dans la multitude, je ne saurais m’accorder d’autre privilège que celui-ci : en ma qualité d’Autrichien, de Juif, d’écrivain, d’humaniste et de pacifiste, je me suis toujours trouvé à l’endroit exact où ces secousses sismiques exerçaient leurs effets avec le plus de violence. »
Un siècle « fils de l’horreur et de l’imposture »
A méditer, aussi, ce constat de Dominique Venner : « Le siècle est né entre 1914 et 1918. Il est fils de l’horreur et de l’imposture. La Grande Guerre, cette irrémédiable catastrophe européenne, fut déclenchée et conduite par des barbons très convenables au nom des «valeurs éternelles » de la personne humaine, du droit et de la civilisation. Des tueries sans nom, la liquidation de générations entières de jeunes personnes, la naissance à l’Est de la plus féroce et de la plus absurde des tyrannies, la destruction d’équilibres séculaires, irremplaçables, le charcutage inique des nations d’Europe centrale pour complaire aux utopies ou aux ambitions de visionnaires égarés, voilà ce dont avait accouché l’ère bourgeoise triomphante, héritière satisfaite de 1789. » (D. Venner, Grandeur et décadence de l’Europe, éd. Via Romana, 2021).
Jean-Pierre Cousteau








