Brigneau

Des lieux où souffle l’esprit : Concarneau, sa ville close, son clocher singulier, ses sardines et Penn sardin, ce cher Well..

« Écoutez le bruit de leurs sabots, voilà les ouvrières d’usine, écoutez le bruit de leurs sabots, voilà qu’arrivent les Penn Sardin… » À Concarneau comme à Douarnenez, les braves travailleuses, destinées à la tâche si pénible des « fritures », portaient ce fameux bonnet des « têtes de sardines » d’où leur sobriquet. Pen, Penn, Le Pen en breton signifie la tête, le chef… Sacré Jean-Marie si bien nommé et même prédestiné… Quant à moi mes initiales sont FN ! Fatalitas ! comme disait Chéri-Bibi.

« L’usine les avale dès leur huit ans. Légalement, il faudrait qu’elles en aient douze, mais, et ce n’est pas de gaieté de cœur, les parents les envoient travailler bien avant gagner les sous qui manquent. …/… Une sardinière qui file vers la conserverie n’a aucune idée de l’heure et même parfois du jour où elle rentrera chez elle. Elle est à l’usine dix, quinze ou dix-huit heures d’affilée. Les très influents industriels bretons ont obtenu de Paris des dérogations en ce sens et Paris a posé une condition : que le travail ne dépasse pas soixante-douze heures par semaine, ce sur quoi le patronat local s’assoit. Que leurs employées emboîtent à en crever, les sabots dans les viscères de sardine, n’est pas leur problème », écrivait Anne Crignon dans La grève des Penn Sardin, de 1924. Benoist-Méchin souhaitait la semaine de 40 heures, Céline optait — déà —pour 35 heures… « Ouvrier fasciste, rejoins nos rangs ! », c’était le slogan de la FANE, mouvement aussi sulfureux que fliqué et infiltré par la police plus qu’il n’est permis.

Sardines et chapeaux ronds, vive la Bretagne !

Ces deux cités armoricaines bretonnantes sont les deux plus grands ports sardiniers de France. Les coiffes bigoudènes, dont il existe plus de six-cents modèles ne sont plus guère portées aujourd’hui que par quelques vieilles réfractaires, j’en ai rencontré une ou deux quand même en goguette; ainsi que par les dames et gentilles demoiselles lors des pardons, des bagads et autres festivités folkloriques, c’est dire littéralement, identitaires (folk-lore mot composé des deux termes saxons folk « peuple » et lore « savoir, connaissances, science »). La grand-mère de François Brigneau, Josèphe L’Haridon portait elle-même la coiffe de Fouesnant.

Certaines personnes insolites collectionnent les conserves pleines ou vides de ce petit poisson, ce sont les sardinophiles. Vous me direz que d’autres accumulent bien les boites de camembert (vides, j’espère !). Ils sont appelés curieusement tyrosémiophiles ou tyrosémiophilistes. Tandis que les microtyrosémiophiles ou microtyrosémiophilistes collectionnent les petits emballages de fromage en portion, chacun son truc. Les conserveries Gonidec de Concarneau, ayant compris cet engouement baroque se sont mis à produire des confits millésimés illustrés par des peintres illustres et dignes d’intérêt. Elles se vendent à prix d’or, neuves dans le commerce traditionnel ou même d’occasion sur Ebay !

Soit dit en passant, les sardines Gonidec cuisinées au beurre, une fois délicatement chapelurées et garnies de fines tranches d’oignon rose de Roscoff sont fameuses quand on les cuit au four ou sous la salamandre. Servir ce plat avec une simple salade de laitue mêlée de roquette, de tomates, de pommes de terre, de rondelles de radis, le tout nappé de winêgrenn au vinaigre de cidre. Pain-bis et coup de blanc sec du Pays nantais par là-dessus, et vous verrez merveille.

Le chien jaune et les fantômes du chapelier.

J’ai découvert une première fois Concarneau grâce à l’Éducation nationale qui m’a obligé à lire Georges Sim, en troisième, au collège. « Le chien jaune » était au programme de français et Mme Martin, mon professeur principal, n’avait pas son pareil pour nous inviter passionnément à la lecture d’un auteur qu’elle appréciait, comme Robert Brasillach et sa sœur Suzanne, tout particulièrement. Je découvrais Georges Simenon par cette occasion, et ma foi, la Bretagne et cette cité étreinte, éteinte dans l’ambiance ambiguë et pesante qui y règne hors saison comme dans le livre. Mon imagination louvoyait à travers les plages et les pages de ce roman policier à succès. Les adaptations cinématographiques sont ainsi curieuses que le roman « Le chien jaune », a été tourné, avec Jean Richard campant le commissaire Maigret, non pas en Cornouailles mais à Boulogne-sur-Mer. Aussi, afin de s’empreindre de l’atmosphère de la cité de Concarneau, rien de mieux que de regarder plutôt « Les fantômes du chapelier », film tourné par Chabrol avec Michel Serrault et Charles Aznavourian. Si ce roman de Simenon, encore lui, se déroule en Aunis, à La Rochelle, le film se décline à Concarneau en Bretagne. On découvre ainsi les petites rues pavées restées dans leur jus, les boutiques à l’ancienne, les maisons de caractère, un alléchant marché où l’on vend de belles langoustines.

Entre ici, Well Allot…

« L »histoire de Concarneau débuta aux premiers temps de l’évangélisation bretonne, par la fondation d’un prieuré sur l’îlot qui porte la ville close. Mais l’intérêt militaire de l’endroit s’imposa bientôt et les palissades d’origines furent remplacées au XIIIème siècle par une ceinture de fortifications reconstruites entre 1541 et 1577, et enfin adaptées à l’artillerie par Vauban. Les faits d’armes de la ville sont nombreux et mirent aux prises successivement Français et Anglais, catholiques et protestants, royalistes et ligueurs », lit-on dans “Ce qu’il faut voir en Bretagne” (par Noël Broëlec. Delta éditions. 1995). La cité par ses remparts fait songer à Aigues-Mortes en version lilliputienne. Voici le beffroi, deux petits ponts séparés par un ouvrage défensif, une cour fortifiée au bout de laquelle la porte principale est dominée par la maison du Gouverneur. Chacun trouvera son bonheur hors du temps, clopin-clopant, à la morte-saison. Je n’ose pas imaginer l’endroit au plein cœur de l’été. Odi Profanum Vulgus Et Arceo. Ce cher Well, comme écrivait Brasillach son compagnon de cellule, naquit un beau jour de fin d’avril 2019 dans la ville close.

Boire un coup au père François !

Tiens, si nous nous rendions, 11 rue Vauban (merci Anne Le Pape pour l’info) justement ! C’est là qu’il est né ce divin enfant, Emmanuel, notre Brigneau. La maison est ouverte sept jours sur sept, de midi à quatorze heures et de dix-neuf heures à vingt-et-une heure, pour la bonne raison que la maison natale du bon homme est devenue un restaurant. C’est assez agréable de le constater. Béraud n’a pas cette chance, lui qui voit sous la pierre, la boulangerie de son père, transformée en atelier pour zinzins (La Gerbe d’or étant occupée par un psychiatre). Ce tourne-bride s’appelle « Le jardin d’Angelina ». Les prix sont corrects, les frites maison tout comme le foie gras. La planche de charcuterie manque d’inspiration, le fish and chips semble bien industriel. Optez plutôt pour une mouclade, c’était un des plats préférés de Simenon tandis que l’ami François avait un faible pour la cuisine de sa mamm gozh, excellente cuisinière qui avait deux grandes passions : l’histoire galante de Versailles et les plats mijotés. Cric-croc ! Soupons, trinquons à leur santé et à leur souvenance, tant il est vrai, comme écrivait Simenon que « la cuisine, c’est du souvenir. »

Franck Nicolle

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