Sous le titre Agatha Christie, une amie pour la vie (162 pages avec index et annexes, 20 €, éd. Deterna/Synthèse nationale, https://francephi.com/livre/agatha-christie-une-amie-pour-la-vie ), vient de sortir unlivre aussi divertissant (ainsi en jugeait Ghislain de Diesbach) qu’instructif dû à Camille Galic.
Une romancière délicieusement sulfureuse
Lorsque l’on connait celle-ci, on ne peut qu’être surpris de son faible pour Agatha Christie. Pourquoi et comment s’intéressa-t-elle à la future Dame Commander of the British Empire, l’écrivain de fiction le plus lu au monde avec deux milliards de livres vendus — peut-être quatre avec les éditions pirate — dans 153 pays dont un milliard en langue anglaise et 73 traductions, au point de lui consacrer un livre ?
Licenciée ès Lettres, militante Algérie française, chassée de sa terre natale dans les conditions que l’on sait, témoin de la défense au procès du colonel Bastien-Thiry et de ses coaccusés de l’attentat du Petit-Clamart contre `De Gaulle, et Langues O à Paris, à 23 ans, notre auteur se lance dans le journalisme. Successivement chroniqueuse judiciaire, grand reporter (de la Rhodésie à l’Asie en passant par l’Albanie…), directrice de presse (Rivarol et Ecrits de Paris), auteur de Les Medias en servitude (éd. Polémia, 2011, https://www.polemia.com/pdf_v2/media-servitudes.pdf), elle semble avoir voué sa vie à la politique. Pourquoi dès lors cette biographie, fruit d’un énorme travail ? En fait, c’est encore lycéenne que Camille Galic découvrit Agatha C., et celle-ci n’est pas que qu’une vulgaire romancière de polars mais un génie de la littérature policière. Enfin, qu’elle en soit consciente ou non, dans ses romans, ses nouvelles, son théâtre, l’Anglaise se livre à livres ouverts sur la politique, la société, la religion, les races, et se révèle ainsi délicieusement sulfureuse — pour notre époque du moins. Camille G. a dû se découvrir, comme disait Proust, « consanguine » d’Agatha C. Le sous-titre de son livre n’est pas anodin.
Agatha Christie, une amie pour la vie n’est pas une simple biographie. Dans son œuvre titanesque (1), par les petites phrases anodines, mais pas vraiment, de ses quelque deux mille personnages, Agatha C. se dévoile, Anglaise et réac (pas du tout cependant dans Les Dix Petits Nègres, roman si furieusement médiatisé et rebaptisé, alors qu’il n’a rien de raciste : le titre ne faisait allusion à aucun « nigger » mais à une chanson connue de tous les écoliers britanniques et les nègres en question sont un décor de table); c’est ailleurs que son mauvais esprit se révèle mais il se mérite, il faut le dénicher. Donc si vous aimez les romans d’Agatha C. ou désirez approfondir le sujet, n’hésitez pas : ce livre à la riche iconographie nous révèle tout Christie (ou presque), mais aussi son époque.
Poirot a-t-il une femme ?
Après lecture, n’ayant lu que trois ou quatre Christie dans ma jeunesse et pour ne pas écrire trop de bêtises, je viens d’en avaler cinq, Meurtre en Mésopotamie, Le Meurtre de Roger Ackroyd, A.B.C. contre Poirot, Rendez-vous avec la mort et Témoin à charge (les deux librairies parisiennes consultées étaient en panne de L’Homme au complet marron mais je ne me laisserai pas avoir par Amazon), trois nouvelles et la pièce The Mousetrap, La Souricière. On y constate que si Agatha C. était bien anglaise de souche et mal-pensante (ce que Mme Galic décortique fort bien, citations à l’appui), elle savait aussi se moquer de l’Englishness excessive et de la morgue insulaire de ses compatriotes. Telle l’austère infirmière Amy Leatheran, la narratrice de Meurtre en Mésopotamie, ouvertement francophobe envers Hercule Poirot, ce petit Belge que tous croient français:
– « Je ne sais pas ce que j’avais imaginé… Une sorte de Sherlock Holmes, grand et mince, respirant l’intelligence. Bien entendu, je savais qu’il était étranger, mais je ne m’attendais pas à ce qu’il soit étranger à ce point-là, si vous voyez ce que je veux dire.
« De nouveau, il se racla la gorge. J’ai souvent remarqué que les étrangers se laissent aller à émettre les bruits les plus incongrus.
« M. Poirot me gratifia d’une petite tape amicale sur l’épaule. Une petite tape qu’on eût dite anglaise, pas une de ces bourrades que vous assènent les étrangers.
« Je me demandais si M. Poirot avait une femme, s’il se conduisait comme tous ces étrangers qui, paraît-il, entretiennent maîtresses et Dieu sait quoi encore. »
Recension incomplète et dérisoire, à vous de la compléter.
Jean-Pierre Cousteau
(1) Disponibles en français : 2 livres de Mémoires, 41 Poirot, 5 Beresford, 14 Marple, 17 autres romans à suspense, 9 recueils de nouvelles policières, 6 romans psychologiques signés Westmacott, 21 pièces de théâtre + n films, adaptations et séries télévisées, BD…


