Si on vous dit Spinalonga, répondez-vous automatiquement : « Ah ! oui, l’île des lépreux, en Crète ! » ? Alors, bravo, c’est que vous vous y êtes sûrement rendus ! Sinon, sachez que ce nom vient de l’italien Spina lunga et que, sur ses ruines antiques, une forteresse avait été créée sur cet îlot par les Vénitiens pour protéger l’ancien port d’Oloùs… Ceux-ci y restèrent jusqu’au 4 octobre 1715 où, après un blocus de trois mois, ils durent céder le lieu à l’armée ottomane.
Le traité de reddition prévoyait que « tous les habitants de l’île, étrangers ou Grecs, étaient libres soit de quitter l’île avec leurs affaires, soit d’y demeurer comme sujets du sultan. Des garanties ont été également données concernant le retrait sans encombre de la garde vénitienne, et le droit, en outre, de tous les chrétiens restant dans la forteresse de maintenir une église orthodoxe “afin d’adorer leur foi” », comme on peut le lire sur Wikipédia.
Si les militaires ont pu quitter les lieux sans incident, les Turcs considérèrent plus lucratif d’envoyer les hommes aux galères et de vendre les femmes et les enfants : « 120 hommes “se sont adaptés pour ramer” et ont été envoyés à la station navale impériale, alors que 230 hommes, “incapables de ramer”, et les 240 femmes et enfants furent vendus comme esclaves », rapporte encore Wikipedia.
À l’évidence, les Crétois n’ont guère digéré la plaisanterie et la vengeance étant un plat à consommer de préférence froid, plus de trois siècles plus tard, ils ont su leur rendre un chien de leur chienne lorsqu’au début du XXe siècle, l’île redevint leur propriété.
N’appréciant guère que 1 200 habitants d’origine turc aient décidés de rester sur l’île, le parlement crétois y déporta tous ses lépreux : il n’en fallut pas davantage pour faire déguerpir illico les indésirables, libérant ainsi leurs habitations pour les lépreux dont le sort étaient des plus tragiques : véritables parias, rejetés par la société, privés de citoyenneté et rayés des registres de naissance, les 300 à 500 malheureux s’adaptèrent néanmoins au lieu.
Survivants au début dans une extrême précarité, sans bénéficier d’aucun soin médical, ils s’adaptèrent, recréèrent une société en vase clos et finirent par recevoir des aides, notamment une rente qui leur permit de survivre plus décemment : « Et l’existence de cette rente a incité de nombreux habitants de la région à demander aux lépreux de devenir le parrain de leur enfant, ce que les lépreux acceptaient volontiers, tant était grand leur désir de maintenir des liens avec le reste du monde », rapporte Epaminondas Remoundakis, fondateur de la « Fraternité des malades de Spinalónga », dans son livre Vies et Morts d’un Crétois lépreux, suivi d’Archéologie d’une arrogance (Anachasis, Toulouse, 2016).
À noter que certains malheureux ont vu leurs proches (épouses ou époux) s’inoculer volontairement la lèpre pour les suivre dans leur exil, d’où la naissance d’une trentaine d’enfants qui, pour la quasi-totalité d’entre eux, n’ont pas été atteints par la maladie.
En avril 1957, les derniers lépreux quittèrent l’île pour l’institution d’Agía Varvára près d’Athènes où ils reconstitueront une communauté. Seul, un prêtre y vivra encore jusqu’en 1962.
Les vestiges de Spinalonga impressionnent désormais les touristes, autant que son histoire, rapidement résumée par les guides des tour-opérateurs lors de toute visite qui se respecte.
Un résumé qui n’est toutefois guère entaché de « politiquement » ou d’« historiquement » correct, puisqu’on n’hésite jamais à rappeler l’épisode de la reddition du lieu aux Turcs… et les « belles manières » de ces derniers.
Philippe Randa
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