Le nom de Nicolas Le Bault demeure encore méconnu. Il fait partie de ces auteurs qui passent sous le radar, non par manque de talent, mais sans doute en raison de la surabondance de livres qui envahissent les librairies. C’est ainsi que son roman Une jeunesse d’Europe, paru en 2024, est pratiquement passé inaperçu jusqu’à présent.
Un comble quand on songe aux recensions dithyrambiques consacrées au plagiaire et faussaire Thélyson Orélien, qui a, contrairement à Le Bault, la chance d’avoir la bonne couleur de peau et le bon « parcours victimaire » pour être porté aux nues.
Nicolas Le Bault incarne cette jeunesse blanche qui représente à la perfection une « génération malheureuse, née au mauvais moment (…) sacrifiée pour maintenir le niveau de vie de la précédente et assurer l’avenir et le bien-être de la suivante », une génération « coupée des autres, victime d’une rupture dans la chaîne de transmission naturelle des savoirs ».
Ce malaise, l’auteur le met en mots à travers un récit faisant intervenir trois personnages improbables, André Péret-Zyto, Alain Mouchet et Achille Walhdeim, dont les destins s’entrecroisent au fil d’une vaste fresque centenaire aux accents proustien où s’imbriquent les grands courants de pensée, les idées majeures et les événements marquants. Peu à peu se dessine l’histoire d’un malaise civilisationnel qui nous afflige et nous entraîne vers un monde où, finalement, l’essentiel semble se résumer à faire son temps, à vivre, puis à mourir, sans autre aspiration.
Notre société paraît se diriger inexorablement vers un affrontement avec l’islam, conséquence d’une guerre d’Algérie qui, loin d’avoir pris fin, semble se prolonger sous d’autres formes. Dans ce contexte, l’Européen autochtone devient l’ennemi ultime.
Refusant la fatalité, Le Bault esquisse une Reconquista portée par une caste d’hommes, des moines-guerriers vénérant davantage les dieux de l’Olympe que celui de la Trinité. L’ascétisme spartiate s’y conjugue aux possibilités offertes par l’ultramodernité.
Mais ce qui aurait pu prendre la forme d’une utopie fraternelle, tournée vers l’élévation de l’homme, revêt bientôt des aspects inquiétants. Jusqu’où l’homme peut-il — et doit-il — aller? Le transhumanisme, l’effacement des femmes et la tentation de repousser sans cesse les limites humaines dessinent un horizon apocalyptique. On retrouve là le complexe prométhéen de l’homme européen, cette volonté de dépasser sa condition qui traverse son histoire depuis ses origines.
Le roman nous adresse ainsi un double avertissement : la révolution, comme le vent, peut toujours se lever, mais encore faut-il se méfier des dérives utilitaristes susceptibles de détourner l’élan initial de ses ambitions les plus nobles.
Rémi Tremblay
Nicolas Le Bault, Une jeunesse d’Europe, Éditions de la Reine rouge, 2024, 689 p.


