Laudenbach

Le chineur français

Un chineur est celui qui hante régulièrement les marchés aux puces, salles de ventes et vide-greniers, à la recherche d’hypothétiques trésors. Les chineurs nationalistes sont innombrables. Ils forment une véritable coterie qui se croise, chaque week-end, dans les salons du vieux papier, à Drouot, partout où la perspective de chasses aux trésor les attire.

Roland Laudenbach, éditeur de combat

Roland Laudenbach. Je crains que ce nom ne dise strictement rien à la quasi-totalité des moins de 60 ans. Laudenbach était un éditeur, un éditeur engagé, engagé à droite.

Il avait fondé les éditions de la Table Ronde (le nom avait été trouvé par Jean Cocteau) après la guerre. Dans les années 1960 il tint le haut du pavé, dans le monde du livre, et il ouvrit en particulier, avec courage, sa maison d’édition aux combattants de l’Algérie française. C’est à La Table Ronde que parurent, dans ces années-là, les livres de Pierre Sergent, Jacques Soustelle, Jean Brune, Jacques Laurent, Jean Raimbold, Claude Tenne, Kayanakis, Schoendoerffer, Castelbajac etc., alors que les prisons gaullistes étaient encore pleines de pieds-noirs, de harkis et de militaires, ces derniers étant en outre qualifiés de factieux ou de déserteurs. Ils voulaient tous témoigner, en publiant le récit de leur « dissidence », la fidélité à la parole donnée.

« sous la coupe de Jean-Paul Sartre »

Laudenbach publiait et diffusait donc leurs témoignages, petite lumière dans un univers médiatique aussi cadenassé qu’aujourd’hui.

Mais Roland Laudenbach menait en parallèle un autre combat, celui opposant les « hussards » à l’innombrable tribu des intellectuels marxistes. C’est à La Table Ronde qu’étaient publiés Blondin, Déon, Nimier, mettant ainsi sa maison d’édition au service d’une cause plus large que celle de l’Algérie française, la cause des artistes et écrivains français en révolte contre le monopole médiatique procommuniste.

Par cette double aventure éditoriale de La Table Ronde Laudenbach fut l’honneur de la profession. Des critiques littéraires, Pol Vandromme, Christian Millau et d’autres, ont raconté tout cela, mais il est bon de rappeler le souvenir de ceux qui résistèrent dès l’origine à l’occupation soviétique – puis maoïste – des esprits.

J’ai relevé ces lignes dans le catalogue de la vente : « A la fin des années 40, Paris vit sous la coupe de Jean-Paul Sartre, qui considère que l’artiste a un devoir d’engagement, et corsète la littérature qui ne se voudrait qu’expression artistique ». On ne peut mieux dire.

Ecrivains « dégagés »

Les 10 et 11 décembre prochains, toute la cohorte des écrivains « dégagés » (par opposition aux écrivains engagés du côté de Moscou) va en quelque sorte ressusciter, le temps d’une vente aux enchères, celle des archives de La Table Ronde, pieusement conservées par Laudenbach (mort en 1991) puis de son épouse, Catherine (décédée cette année), et la vente de leur bibliothèque.

Ces archives, cette bibliothèque, ce sont les correspondances, manuscrits, éditons originales, photos, des auteurs que défendaient Roland Laudenbach et son épouse. Un combat qui a duré grosso modo jusqu’à la chute du mur de Berlin.

La collection du mensuel L’Esprit public

Laudenbach, je ne l’ai rencontré qu’une fois, au salon du livre de Paris, il y a donc forcément une quarantaine d’années, mais je l’ai reconnu tout de suite. Son visage figurait alors fréquemment dans les pages de Minute, Carrefour, Aux Ecoutes, Valeurs actuelles, Spectacle du Monde, qui étaient qui étaient les principaux magazines de droite. Son épouse, Catherine, je l’ai eue au téléphone plusieurs fois, quand elle a souhaité donner à l’Institut Emmanuel Ratier, alors naissant, sa collection pratiquement complète du mensuel L’Esprit public, qui fut réputé proche de l’OAS. Catherine était une femme exceptionnelle, « véritable partenaire professionnelle et intellectuelle », comme en ont témoigné beaucoup de ses contemporains et comme le rappelle le catalogue de la vente Laudenbach.

Si le camp nationaliste avait des moyens du même ordre que ceux des coteries gauchistes, c’est à l’Institut Emmanuel Ratier qu’aurait fini l’ensemble de ces précieuses archives et correspondances. La dispersion d’une telle collection n’est pas courante. C’est « un pan, de l’histoire littéraire [et politique, serait-on, tenté d’ajouter] aux enchères », remarquent les rédacteurs du catalogue de la vente.

Un singe en hiver sur hollande

L’une des plus belles pièces proposées est l’exemplaire sur papier hollande du Singe en hiver d’Antoine Blondin, qui donna ensuite lieu à un grand film avec Belmondo et Gabin (j’écris cela pour mémoire mais je pense bien entendu que tous nos lecteurs connaissent ce film et le gardent quelque part dans leur panthéon personnel). Comportant un long envoi de Blondin à Laudenbach, ce livre est estimé entre 4000 et 5000 euros. Il les vaut bien.

Francis Bergeron

Succession Catherine LAUDENBACH – Bibliothèque de Catherine et Roland LAUDENBACH, Hôtel Drouot, 10 et 11 décembre 2026, salles 5-6.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *