Je ne vous ai pas encore parlé du dernier numéro de la revue Livr’arbitres. Mais mon neveu Augustin avait eu la curieuse idée de m’inviter au baptême de sa fille dans la semaine qui a correspondu à l’envoi dudit numéro. J’ignorais alors que le jeune couple m’avait choisi pour être la marraine d’une petite Agatha (appelée ainsi, sur ma suggestion, un prénom qui fera plaisir à Camille Galic, inconditionnelle d’une autre Agatha, reine du polar classique.
Quelle tuile, cette invitation, me disais-je in petto. Je ne pensais pas aux responsabilités qui incombent aux parrains et aux marraines, ni à la corvée des cadeaux (mais au fond ce n’est pas vraiment une corvée), ni à la cérémonie elle-même.
Non, ce qui m’embêtait, c’est que mon neveu et sa jeune épouse habitent loin, en Californie, à San Francisco, pour être précise. Je ne raffole pas des voyages à l’étranger, en dehors de l’Italie, et je déteste l’avion, les interminables procédures d’embarquement, et cette promiscuité, pendant des heures, avec des voisins qui ne parlent généralement pas français, et qui n’ont jamais entendu parler de Brasillach ou de Jacques Perret. Pas plus que du britannique Chesterton, de P.G. Wodehouse, d’Evelyn Waugh, de George Orwell et tant d’autres. Alors dans ces conditions à quoi bon voyager dans un pays anglophone?
Mais j’avais néanmoins préparé mon voyage avec soin. Quitte à aller à San Francisco, autant faire un saut à Carmel, où Clint Eastwood a longtemps vécu, et y a possédé une auberge. Il en était d’ailleurs devenu le maire, à l’époque de Ronald Reagan. Et pendant qu’on y est, autant pousser l’exploration californienne jusqu’à Glen Ellen, le village au nord de San Francisco non loin duquel se trouve la Sonoma Valley le ranch de Jack London, et sa fameuse « maison de rêve » de 26 pièces, Wolf House, qu’il n’habita jamais puisqu’un incendie la détruisit en 1913, la veille de son inauguration. London mourut trois ans plus tard. Triste histoire.
Un autre Jack London
Jack London, je le classais dans la catégorie des livres pour enfants, genre bibliothèque verte, tout en me souvenant qu’il avait eu sa période socialiste militante. Il est mort à 40 ans. Suicide ? Plus vraisemblablement un délabrement physique général où l’alcool a largement joué son rôle. Car son suicide, il l’avait entamé dès l’âge de 14 ans, avec ses premières cuites, puis ses comas éthyliques et le reste (Il l’a notamment raconté dans Le Cabaret de la dernière chance, récit autobiographique).
Dans ces conditions, embarquer les oeuvres de Jack London pour ce périple californien s’imposait. J’étais persuadée que ses œuvres complètes tiendraient, à peu de choses près, dans mon sac à main. Erreur ! La douzaine de tomes de la collection Bouquins (14000 pages, peut-être ?) a largement saturé ma valise. Et je ne vous parle pas du poids !
Mais ce voyage et ces lectures m’ont fait découvrir un autre Jack London, sans doute le vrai Jack London. Auteur pour enfants ? Oui, dans une certaine mesure. Socialiste et même marxiste ? Incontestablement, du moins si l’on en croit son roman Le talon de fer. Alcoolique ? Au-delà de tout ce que vous pouvez imaginer.
Mais aussi excessif adepte du suprématisme blanc (lire par exemple Contes des mers du Sud). Surtout : converti au patriotisme et au nationalisme à la fin de sa vie (démission du Socialist Party, reniant les textes politiques qui lui étaient attribués par les socialistes, réalisant des reportages nationalistes, lors de la guerre américano-mexicaine de 1904-1906).
Donc un personnage et assez versatile, beaucoup plus complexe que l’image qu’en gardaient les progressistes de la côte ouest. on pourrait l’imaginer,
A Glen Ellen
Dans l’avion, à l’aller comme au retour, et sur place, j’ai dévoré du Jack London. Les longs voyages en avion ? Pas d’importance si on a un bon livre pour le trajet. C’était le cas. Et même plusieurs bons livres. Je suis allée à Glen Ellen, j’ai vu son bureau, sans doute celui qui correspond à la photo de la page 34 de Livr’arbitres, j’ai visité le ranch, les ruines de Wolff House, je me suis recueillie sur sa tombe.
C’est une fois de retour à Paris, en vidant ma boite aux lettres, que je suis tombée sur le dernier numéro de Livr’arbitres : ses 168 pages d’analyses littéraires, dont un dossier de 44 pages (et même un marque-pages en prime !) consacré à Jack London. Dommage que je n’aie pas pris connaissance plus tôt de ce numéro. Il m’aurait fait gagner un temps fou dans mes explorations londoniennnes.
J’espère bien avoir l’occasion de retourner un jour là-bas et je descendrai au saloon du village qui loue certainement des chambres, décoré de nombreux portraits de l’écrivain et de Charmian, son épouse, un saloon où tout le monde semblait comprendre, voire parler le français, à ma grande joie. En tout cas le seul endroit de Californie où j’ai eu la surprise de rencontrer des lecteurs de Chesterton, P.G. Wodehouse, Evelyn Waugh ou George Orwell, et qui connaissaient (de nom) Brasillach et Jacques Perret !
Madeleine Cruz
Livr-arbitres n°48, décembre 2024, Chez Patrick Wagner, 36 bis rue Balard, 75015-Paris
