L’abbé Grégoire Celier, spécialiste du XIXe siècle, vient de faire paraître aux éditions Hora Decima un ouvrage passionnant intitulé L’école de l’antilibéralisme catholique. Entretien.
— Quelle est la grande époque de l’antilibéralisme catholique ?
— D’après moi, « l’âge d’or » de l’antilibéralisme va de 1846, élection du bienheureux Pie IX, à 1914, mort de saint Pie X : soit les pontificats de Pie IX, Léon XIII et Pie X. Avant 1846, les restes d’un « gallicanisme » diffus et le lien trop étroit entre la foi catholique et le soutien à la monarchie bourbonne brouillent les cartes. Après 1914, le monde entre dans une ère nouvelle, tandis que l’émergence de l’Action Française réinstalle en quelque sorte chez une partie des catholiques français un lien organique entre religion et politique, qui avait en bonne partie disparu dans la période considérée.
Par ailleurs, il est clair que « l’étendard » de l’antilibéralisme, sa « charte » en quelque sorte, est constitué par le Syllabus, un texte promulgué par Pie IX en 1864. Même si les grandes encycliques de Léon XIII, ainsi que certains textes de Pie X (notamment la Lettre sur le Sillon), constituent eux aussi des fondements doctrinaux majeurs de la pensée antilibérale.
— Quels sont les grands noms qui animèrent ce combat, et à qui s’opposaient-ils ?
— Les libéraux catholiques sont sans doute plus connus en général, car une abondante littérature leur a été consacrée : citons le père Lacordaire, Montalembert, Mgr Dupanloup, Mgr Maret, Falloux, Albert de Broglie, Gratry, le cardinal Perraud, Ozanam, etc.
Les antilibéraux sont souvent moins connus, résultat de leur « relégation sociologique », comme aurait dit Jean Madiran. Mon livre entend d’ailleurs lutter contre cet « effacement » injuste. Mais, parmi les noms que tout un chacun peut éventuellement connaître, on peut citer en particulier le cardinal Pie, Mgr de Ségur, Dom Guéranger, Mgr Gaume, Mgr Benigni, l’abbé Barbier, Mgr Delassus, dom Besse, Mgr Freppel, Keller, de Mun, Donoso Cortès, De Maistre, Blanc de Saint-Bonnet, Balmès, Nicolas, Hello, Louis Veuillot, Melchior du Lac, Jules Morel, le père Vincent de Paul Bailly, Rohrbacher, le cardinal Pitra, Crétineau-Joly, Taparelli d’Azeglio, Liberatore, d’Alzon, Le Prévost, etc. Soit une belle pléiade.
— Comment les catholiques libéraux sont-ils vus par les libéraux « pur jus » ?
— Comme de faux libéraux. Les antilibéraux pointent d’ailleurs souvent leur échec stratégique patent. En effet, les libéraux authentiques n’ont jamais reconnu les catholiques libéraux comme de vrais libéraux. Soit ils les considèrent comme des hypocrites, qui font semblant de revêtir des oripeaux d’apparence libérale pour tromper leur monde et obtenir certains avantages (par exemple, électoraux) : dans ce cas, il faut s’en méfier comme de la peste. Soit ils les considèrent comme de bonne foi, mais restés pour le moment au milieu du gué, à mi-chemin entre le catholicisme intolérant et le libéralisme : dans ce cas, on peut les utiliser ponctuellement pour obtenir certains avantages (par exemple, électoraux), tout en étant résolu à ne les admettre dans la famille libérale que lorsqu’ils auront achevé leur « transition de genre », pourrait-on dire, ayant définitivement abandonné la dogmatique catholique pour se rallier sans réserve aux thèses majeures du libéralisme.
Les catholiques libéraux n’ont ainsi obtenu ordinairement des libéraux que des rebuffades, du désintérêt voire du mépris, simplement entrecoupés de loin en loin de l’octroi d’un minuscule strapontin dans une alliance politique provisoire où l’on s’efforce à tout prix de les cacher et de les faire passer au second plan, comme le parent pauvre dans une famille.
— Les idées des catholiques libéraux n’ont-elles pas gagné lors du concile Vatican II ?
— Si le concile Vatican II est un phénomène complexe, qui ne peut se réduire purement et simplement à un affrontement entre libéraux et antilibéraux catholiques, je considère néanmoins qu’au final, la Déclaration sur la Liberté religieuse Dignitatis humanæ, promulguée le 7 décembre 1965, constitue la victoire éclatante du cœur des idées catholiques libérales.
— De nos jours, voyez-vous une postérité au courant de l’antilibéralisme catholique ?
— Peu de personnes, malheureusement, connaissent encore aujourd’hui le corpus littéraire et doctrinal de l’antilibéralisme catholique, même si certains ouvrages continuent à être diffusés. Mais plus de gens qu’on ne croit se situent en fait, sans forcément le savoir, dans cette lignée. En partie grâce à des « passeurs », comme Jean Ousset avec Pour qu’il règne et la « Cité catholique » ; Jean Madiran avec Itinéraires, puis Présent ; Jacques Ploncard d’Assac avec L’Église occupée, lequel utilise abondamment les grands auteurs antilibéraux (qu’il recopie parfois sur des pages entières, sans forcément le dire), etc.
Ceux qui se situent dans une ligne antilibérale (éventuellement sans le savoir, comme je viens de le dire) constituent sur le plan religieux une partie du « traditionalisme catholique » actuel, pris en un sens assez large ; et, sur le plan politique, une partie des « réactionnaires » assumés, souvent dans une certaine filiation avec l’Action Française.
Propos recueillis par Anne Le Pape
• Grégoire Celier, L’École de l’antilibéralisme catholique, Hora Decima.








