Nimier

Dieu soit loué, Roger Nimier n’est pas mort le 28 septembre 1962 !

La dernière livraison de la revue littéraire Livr’arbitres, pilotée de main de maitre par Patrick Wagner, lui-même entouré d’une équipe de talentueux passionnés de littérature (Xavier Eman, François Jonquères, Eric Naulleau etc.) a fait sa une sur Roger Nimier, à qui il consacre cinquante pages. Mais n’a-t-on pas tout dit et tout écrit sur les hussards et en particulier sur le plus « météorique » d’entre eux ?

Disparu à 37 ans (accident de voiture), Nimier laisse néanmoins derrière lui une œuvre très significative, – certes publiée en grande partie post-mortem –, et plus encore, un mythe, le mythe des hussards.

Enfants du baby boum

Tous ceux qui, comme moi, sont des enfants du baby boum, ont forcément commencé par lire les hussards, pour peu qu’ils n’aient pas été biberonnés au marxisme tendance mao ou Trotski, les deux phares qui éclairaient, dans ces années-là, des lendemains qui chantaient un peu bas. Cette littérature-là (Les Epées, Le hussard bleu, en Livre de Poche, pour ce qui me concerne, malgré une typographie « dansante » et serrée) nous donnait l’impression de braver des interdits.

Eh oui, cela parait étonnant quand on relit les romans de Laurent, Blondin, Déon ou Nimier. Le style en était pourtant classique. Mais il n’y avait pas que le style, il y avait comme un côté printanier après l’hiver du réalisme socialiste et de l’existentialisme ; et il n’y avait pas que les romans, il y avait aussi les essais, et surtout le culot, le culot de cette bande de jeunes intellectuels qui n’hésitaient pas à moquer les papes de la « bien-pensance » de l’époque, les Sartre, Deleuze, Bourdieu, Foucault, Duras et autres.

Premier hussard, dernier anarchiste ?

A sa « une », Livr’arbitres pose une question : Nimier fut il le dernier anarchiste de droite ? Curieuse question, à la vérité, car de toute cette bande qui fut qualifiée de « hussards » après le fameux article de Bernard Frank dans la revue de Sartre, Nimier fut paradoxalement le premier à disparaître, si l’on excepte Huguenin, mort le 22 septembre 1962, lui aussi dans un accident de voiture, six jours plus tôt (lire l’article de Christian Dedet qui nous explique pourquoi il n’a jamais vu Nimier). Alors, premier hussard et dernier anarchiste de droite ?

Et d’ailleurs tous les hussards furent-ils des anarchistes de droite ? Et tous les anarchistes de droite pouvaient-ils prétendre à ce titre de hussards ?

Ne faut-il pas limiter ce qualificatif de hussards aux seuls précurseurs, à ceux qui chevauchaient à l’avant des troupes de la droite intellectuelle en phase de renaissance après les tourments de la guerre ?

L’entretien qu’a accordé Thierry Bouclier, biographe de la dissidence littéraire et en particulier biographe de Nimier, nous dit que le nom de ce dernier est le nom d’un style, style qui fut défini par le critique belge Pol Vandromme de la façon suivante : « le désespoir avec l’allégresse, le pessimisme avec la gaieté, la piété avec l’humour (…) C’est l’honneur avec le courage et le courage avec la désinvolture ».

Mais quel rapport avec l’anarchisme, qu’il s’agisse de l’anarchisme de droite, du centre ou d’ailleurs ? Pascal Ory, aujourd’hui académicien, quoiqu’homme d’une gauche très à gauche (surtout quand il s’agit de juger le passé, en particulier le passé des hommes de droite – cf son volontariat pour re-fusiller Brasillach –) nous dit que l’anarchisme de droite n’est rien d’autre que le « mépris considéré comme une morale ». Dans ces conditions faire de Nimier le dernier des anarchistes de droite, c’est d’une certaine façon en faire le dernier des salauds. Car le mépris n’est évidemment pas une vertu.

Mais en quoi Nimier peut-il être considéré comme méprisant ? L’essai d’Ory ne s’explique pas clairement sur ce point. Qui classe-t-il d’ailleurs parmi les anarchistes de droite ? ADG, Anouilh, Audiard, Autant-Lara, Marcel Aymé, Céline, José Giovanni, Pascal Jardin, Lautner, Gérard Lauzier, Maurice Leblanc, Lelouch, Félicien Marceau, Melville, Sardou, Jean Yanne, André Pousse, j’en passe et des meilleurs. Un catalogue à la Prévert ! Ça aide à savoir ce qu’est un anarchiste de droite ? Absolument pas !

Ory termine en nous disant que l’anarchisme de droite est condamné à être ringardisé, « rêverie d »’une féodalité perdue en plein âge démocratique », « idéologie de garde-chasse » …

Si c’est ça l’anarchisme de droite, alors Nimier ne pouvait évidemment pas en faire partie…

Adorés par leur public quoique brocardés ou haïs par Ory et ses amis

Sébastien Lapaque il y a vingt ans, relisant L’anarchisme de droite de Pascal Ory s’étonnait déjà de voir cet historien de gauche « consacrer une étude à un objet complaisamment détesté ».

A la différence de Lapaque, je ne féliciterais pas Ory d’avoir permis la transmission de l’anarchisme de droite. Car ce qui l’a permis, c’est avant tout leur talent. Ils étaient et restent adorés par leur public quoique brocardés ou haïs par Ory et ses amis.

Mais il faut néanmoins rendre hommage aussi à ceux qui, plus tard, ont su nous inciter à voir, entendre, lire, écouter ces intellectuels et artistes, à savoir les critiques littéraires, critiques de théâtre, de cinéma, des pages spectacles, les Pol Vandromme (1927-2009), Marc Dambre, Jean Bourdier (1932-2010), Jean-Luc Jeener, les critiques des années 1960 de Carrefour, Minute, Valeurs actuelles, Spectacle du monde, Aspects de la France, et tous ceux que j’oublie, et aussi, plus tard, la rédaction de Livr’arbitres après celle de Matulu.

C’est grâce à eux, sans doute aussi, qu’on lit encore Nimier, qu’on regarde encore Les tontons flingueurs et les films de José Giovanni, et qu’on chante toujours avec Sardou.

Francis Bergeron

Livr’arbitres, « Roger Nimier dernier anarchiste de droite ? », hiver 2025, 168 p., 15€, livr-arbitres@outlook.fr

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