Les éditions Dupuis, spécialisées dans la BD pour enfants ne nous avaient pas habitué à mettre un portrait de Staline en couverture de leurs albums. C’est chose faite, aujourd’hui. Mais rassurez-vous, c’est pour la bonne cause : raconter un épisode de la dernière guerre qui n’est pas à la gloire des staliniens. Dans sa collection « L’Aire libre », Dupuis publie en effet une épaisse bande dessinée (136 pages), accompagnée de photos et de documents d’époque (14 pages) sous le titre L’Escadron bleu,1945, qui se déroule sous occupation soviétique.
Il s’agit d’une épopée féminine qui est passée, à l’époque et jusqu’à une date récente, sous les radars, alors qu’on croyait tout savoir de la Seconde guerre mondiale. Cet album nous raconte en effet une histoire qui n’a jamais été racontée, ou qui l’a été sans la couverture médiatique qu’elle méritait. A notre époque de féminisme exacerbé, ce demi-silence est assez curieux, pour ne pas dire suspect.
Au départ, il y a eu un livre, intitulé Madeleine Pauliac l’insoumise, et un film, Les innocentes. Le livre, je n’en avais jamais entendu parler. Le film, sorti en 2016, je l’avais vu, en effet. C’était le récit – éprouvant- sur la façon dont les troupes soviétiques s’étaient comportées en Pologne, à la fin de la guerre, et en particulier ce qu’elles avaient fait subir à un couvent de bénédictines polonaises. Concrètement les bolcheviques avaient envahi le couvent et s’étaient livrés au viol systématique des religieuses de tout âge, ceci pendant deux jours.
Cette histoire vraie est parfaitement documentée. Mais le silence sur ces actions criminelles – qui ne sont pas des crimes de guerre, mais des crimes tout court – avait persisté jusqu’à nos jours, alors que les crimes de tous ordres commis par d’autres troupes d’Occupation font depuis toujours l’objet d’une surabondante documentation et d’innombrables fictions. Le film Les innocentes, pour éviter sans doute une risque de boycott de la bien-pensance, présentait l’héroïne comme une jeune communiste française. Quant au médecin de la Croix Rouge qui l’accompagnait, le film le décrivait comme de confession juive. Je suis dubitatif sur ce point, à une date (avril 1945) où la guerre n’était pas totalement achevée, et où les soldats soviétiques avaient tendance à voir des espions – nazis ou capitalistes – partout, et menaçaient de mort tous ceux qui les contredisaient.
Les « libérateurs » soviétiques
Malgré les risques, Madeleine Pauliac et un groupe de onze jeunes femmes de la Croix Rouge, équipées d’ambulances en plus ou moins bon état, ont parcouru les routes de Pologne à la recherche de Français à soigner et à rapatrier : elles ont ainsi accompli plus de deux cents missions, qui ont sauvé la vie à des centaines de prisonniers des camps libérés (notamment le camp de Tambov), de STO, de « Malgré Nous », voire sans doute aussi de volontaires français contre le bolchevisme.
Madeleine Pauliac, et le colonel Sazy qui l’accompagnait, ont trouvé la mort le 13 février 1946 en Pologne. L’album se termine sur des interrogations relatives à cet « accident ». Madeleine Pauliac avait été témoin des exactions des « libérateurs » soviétiques. Quant au colonel Sazy, il était chargé d’une délicate mission : négocier, auprès des autorités communistes de la Pologne, la récupération des biens confisqués par les bolcheviques.
Liquidation par le NKVD
Pauliac et Sazy gênaient les staliniens ; l’album se termine par un exposé des hypothèses sur leur mort. Le cas Wallenberg, du nom de ce diplomate suédois disparu en Hongrie lors de l’arrivée des troupes soviétiques, nous rappelle que les commissaires politiques bolcheviques surent mettre à profit la période trouble de libération des territoires occupés pour assassiner des personnes susceptibles de nuire aux intérêts soviétiques.
Un album très réussi, à offrir aux passionnés d’Histoire, notamment l’histoire de la dernière guerre. Et en ces temps de féminisme forcené, pourquoi ne pas donner ce nom de Madeleine Pauliac à des rues ou à des établissements de soin, comme l’a fait par exemple la ville de Villeneuve-sur-Lot, sa ville d’origine ? Une simple suggestion à l’heure où se multiplient, au nom de la féminisation de nos rues, les rues Simone de Beauvoir, Elsa Triolet, Gisèle Halimi etc.
Francis Bergeron
L’Escadron bleu, 1945, dessins de Le Pon, scénario d’Ollagnier, Editions Dupuis, collection « Aire Libre », 2026, 25€ .








