Jeanne d'Arc

Les lectures de Madeleine Cruz : le « Jeanne d’Arc » de Pierre-Antoine Cousteau

Si vous cherchez un ouvrage sérieux sur Jeanne d’Arc, alors ne lisez pas ce Jehanne au trou, un inédit du journaliste Pierre-Antoine Cousteau (1906-1958) qui se présente sous la forme d’une pièce de théâtre nous contant le procès de la Pucelle d’Orléans. L’ouvrage est assez peu respectueux de la vérité historique. La fin est d’ailleurs surprenante, mais je n’en dis pas plus.

A la vérité le Jehanne au trou de Cousteau fait un peu penser au Flagellant de Séville de Morand, au Stendhal de Bardèche, ou encore au Corps de mon ennemi, de Félicien Marceau. Dans ces livres, par une fiction ou par une biographie, l’auteur tente d’expliquer, de justifier les choix politiques (ou géopolitiques) qu’il a pu faire pendant la guerre. C’est, sur le plan littéraire comme historique, une approche intéressante. Ce Jehanne au trou a été écrit pendant que Cousteau était lui aussi au trou, à la Centrale de Clairvaux, pour être précis, comme le rappelle son fils Jean-Pierre dans la préface.

Comme pour les ouvrages écrits dans des circonstances exceptionnelles de ce type, le principal attrait de ce texte, c’est qu’on se demande constamment si ce qui est raconté fait référence à un fait historique du procès de Jeanne d’Arc, ou à un épisode du procès de Cousteau. La sainte et le journaliste furent l’un et l’autre condamnés à mort. Les griefs qui leur étaient faits, à l’un comme à l’autre, tenaient à une situation géopolitique très particulière, découlant d’une guerre classique ayant évolué en une sorte de guerre civile.

Avec Brasillach et Bardèche

Cousteau, sans le dire, opère un parallèle entre le sort de Jeanne et le sien, entre ses juges et les siens. Au-delà de la fantaisie historique que constitue cette pièce (qui ne sera sans doute jamais jouée), c’est cet aspect qui retiendra l’attention du lecteur.

Le destin de Pierre-Antoine Cousteau et le sort fait à son œuvre sont intéressants. Comme chacun le sait sans doute, Pierre-Antoine Cousteau, frère du fameux commandant Cousteau, était un journaliste engagé, à Je Suis Partout, au côté de Brasillach et Rebatet. Il fit partie des actionnaires de JSP. Il fut du voyage en Espagne, en juillet 1938, avec Brasillach et Bardèche, comme le rappelle une photo de la très récente et superbe réédition de L’Histoire de la, guerre d’Espagne. Il fut condamné à mort, comme nombre de rédacteurs de JSP (Brasillach, Rebatet, Laubreaux, Lesca, Lèbre, et j’en oublie sans doute).

Logiquement il aurait dû rester parmi les grands noms du journalisme engagé. Ce ne fut pas vraiment le cas. Certes, gracié, il travailla avec Henry Coston à la revue Lectures françaises. Mon grand-oncle Brigneau,et aussi Jean Mabire, Camille Galic, Henri Servien, Philippe Vilgier,ont eu plus d’une fois l’occasion de lui rendre hommage dans les pages du Choc du mois, par exemple, ou de Rivarol. Mais on pouvait sérieusement craindre, soixante-cinq ans après sa disparition, qu’il soit définitivement oublié, comme le sont bien d’autres, dont les mérites n’étaient pas moindres, dont les erreurs n’étaient pas plus conséquentes.

Un talent particulier, un humour bien à lui

Si aujourd’hui Cousteau est réédité, lu, découvert – ou au moins redécouvert – , et ses inédits publiés, cela tient, selon moi, à plusieurs raisons.

La première raison, c’est que Cousteau avait un talent particulier, un humour bien à lui. En témoignent par exemple son Hugothérapie, Les Lois de l’Hospitalité, ou encore Mines de rien (les grandes mystifications du demi-siècle). Cousteau ne se prenait pas au sérieux. Du moins c’est ainsi qu’il apparait dans ces livres-là, qui sont mes préférés, avec son autobiographie, bien entendu (En ce temps-là).Il y a donc une forte originalité dans cette œuvre.

La seconde raison, c’est qu’il fit preuve d’un courage à la limite de l’inconscience, devant ses juges. Oncle Brigneau, qui était en prison à l’époque, bien qu’innocent comme son acquittement l’a prouvé, était très admiratif du sang-froid et du courage de Cousteau. Il lui fut d’ailleurs reproché de lever les yeux au ciel pendant son procès, alors que les juges attendaient repentance et autoflagellation. Cousteau n’est pas « un dégonflé ».

Il avait un courage à la Jeanne d’Arc. Il est d’ailleurs possible qu’elle l’ait influencé. Certaines des phrases ou des pensées qu’il prête à Jeanne d’Arc dans son Jehanne au trou, on dirait du Cousteau !

La troisième raison est sans doute la plus importante : il a trouvé, sur le tard, un défenseur passionné de l’œuvre et de l’homme, en la personne de son propre fils, le docteur Jean-Pierre Cousteau. Voilà bien un fils qui ne tue pas le père, qui le ressuscite, au contraire ! Avec persévérance.

Enfin il n’est pas anodin que l’inédit sur Jeanne d’Arc soit publié par Livr’arbitres, qui est avant tout une publication littéraire, pas une maison d’édition militante et groupusculaire (ces maisons-là ont aussi leur mérite, bien entendu). Car Cousteau, c’est aussi de la littérature.

Un jour il sera peut-être possible de porter un jugement sur les grandes controverses du siècle dernier – dont Cousteau fut incontestablement l’un des protagonistes importants – avec le recul et la lucidité qui nous permettent d’évoquer par exemple le partage de la France de Jeanne d’Arc entre Armagnacs et Bourguignons. Mais nous n’y sommes pas encore, ce qui fait que la lecture de Jehanne au trou reste un acte militant, alors qu’elle devrait être avant tout une préoccupation littéraire.

Madeleine Cruz

Jehanne au trou, par Pierre-Antoine Cousteau, Editions Livr’arbitres, 140 p., juin 2023, 18 euros.

Acheter le livre en ligne: ICI

ou par chèque (18 euros, port compris) à l’ordre de LPM à adresser à :

Livr’arbitres

chez Patrick Wagner

36 bis, rue Balard

75015 Paris

(2 commentaires)

  1. Merci pour cet intelligent article, qui m’a fait immédiatement commander le livre.
    Fan de Cousteau depuis ma jeunesse, j’estime que, au-delà de ses prises de position politiques (qu’on peut rejeter totalement), il devrait être enseigné dans toutes les écoles de journalisme pour sa maîtrise du métier, ses entrées en matière fulgurantes, qui accrochent immédiatement le lecteur, sa façon de traiter son sujet avec ironie et même, ce qui est beaucoup plus difficile, distanciation.
    Et merci aussi à Jean-Pierre Cousteau qui, au rebours de tant d'”enfants de”, et surtout de “collabos”, sert avec courage et constance la mémoire de son père.

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