Céline

Affaire Céline: Seigneur, protégez-moi de mes héritiers !

Le 464e Bulletin célinien (42 ans d’existence !) est largement consacré à la nouvelle affaire Céline. Une affaire dans l’affaire, en quelque sorte, puisqu’il s’agit de l’action en justice des descendants de l’écrivain contre Gallimard, et contre l’avocat et écrivain François Gibault, accusés d’avoir exploités illégalement les trois inédits retrouvés (Guerre, Londres, et Le roi Krogold). La fronde est menée par un dénommé Grenet, qui est l’un des cinq arrière-petits enfants de l’écrivain décédé en 1961.

L’œuvre de Céline tombera dans le domaine public en janvier 2032, mais pour l’heure les descendants ne demandent pas le versement de droits d’auteur, qui seraient, certes, très conséquents, quand on sait que la vente cumulée de ces seuls trois titres se chiffre à ce jour à près de 250 000 exemplaires, en moins d’un an. Non, ils revendiquent uniquement un « droit moral » sur l’œuvre, et considèrent comme sans valeur l’acte de renonciation de la fille de Céline, daté de juillet 1962. Ce droit moral, ils l’estiment à un demi-million d’euros tout de même… Mais après tout, chacun voit midi à sa porte. Les considérations financières comme morales peuvent entrer en compte, dans ce genre d’affaire, et il parait délicat de porter un jugement de valeur sur un procès, qui se résumera à un point de droit : quelle est la portée juridique de l’acte officiel enregistré en 1962 par le tribunal de Grande instance de Versailles, et jamais contesté au cours des soixante années qui ont suivi ?

Obscur agent immobilier de lointaine banlieue

Ce qui est beaucoup plus problématique, c’est que le Grenet n’aime visiblement pas son arrière-grand-père (qu’il n’a pas connu : à sa naissance, Céline était mort depuis dix ans !), et surtout qu’il entend censurer son œuvre. Il prétend par exemple s’opposer à la réédition des pamphlets. Or ces pamphlets, qu’il le veuille ou non, appartiennent à la fois à l’Histoire, à la Littérature, et à l’histoire de la littérature. C’est « génial et malfaisant », certes (selon la formule de Charles Plisnier), mais Céline est trop important pour qu’il puisse être accordé à un obscur agent immobilier de lointaine banlieue parisienne, fut-il son arrière-petit-fils, dont la compétence littéraire semble se limiter à la rédaction de petites annonces, un droit de contrôle sur l’œuvre de l’écrivain majeur du XXe siècle.

Tout cela est sordide, drôle, passionnant, célinien en diable, et ne peut que réjouir l’adhérent de la Société des Lecteurs de Céline que je suis. L’affaire sera jugée le 4 septembre.

Il faut toujours se méfier des descendants de grands écrivains. J’ai personnellement eu à faire, dans un passé lointain, aux exécuteurs testamentaires ou héritiers (véritables ou revendiqués) d’Henri Béraud, et de Robert Poulet. Concernant Henri Béraud, l’argument imbécile pour me faire renoncer à la publication de l’inédit TF677 Journal de prison, était le suivant. Je compromettais Béraud par mes engagements politiques: « Vous compromettez Henri Béraud, qui n’a jamais été membre du Front national », m’écrivit-il en effet. A vrai dire, on s’en doutait un peu, puisque Béraud est mort en 1958… Quant à Poulet, l’idée était de me faire renoncer à publier son Adieu au fascisme. Mon correspondant entendait donner une beaucoup plus grande audience aux futures rééditions de l’œuvre de l’écrivain dont il assurerait la coordination chez un grand éditeur. Cela se passait en 2002. Vingt ans plus tard, j’attends toujours les mirifiques rééditions. Je crains d’ailleurs que mon interlocuteur ne soit plus de ce monde depuis longtemps.

Francis Bergeron

Le Bulletin célinien, BP 42004 59011 Lille cedex

Société des Lecteurs de Céline 1 bis hameau de Tanqueue 78410 La Falaise

TF 677 par Henri Béraud, Editions Déterna.

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