« On a le droit de tout faire au nom de la raison d’État mais qu’on ait au moins la pudeur de ne pas invoquer pour cela la morale et la justice », peut-on lire dans un très précieux volume de Pierre-Antoine Cousteau, Pensées et aphorismes (1). La formule s’applique parfaitement au rapt du couple Maduro, capturé le 3 janvier dans sa résidence de Caracas — ville natale du libertador Simon Bolivar, héros de toute l’Amérique latine — par un commando d’élite de l’US Army après démantèlement de tous les systèmes de défense aérienne du Venezuela et la plongée de sa capitale dans l’obscurité, et aussitôt transféré dans une prison new-yorkaise avant procès. Un coup de main et de maître « comme on n’en avait pas vu depuis la Seconde Guerre mondiale » selon son présidentiel instigateur.
Dans une longue et triomphale allocution délivrée de son domaine de Mar-a-lago en Floride, M. Trump nous a expliqué par le menu que Nicolas Maduro, très contesté successeur du colonel putschiste Chavez à la tête du Venezuela, avait bourré les urnes et contourné les institutions pour se maintenir au pouvoir. Exact, mais n’oublions pas que dans au moins deux pays de l’OTAN même, la Turquie et la Roumanie — où, remporté par un candidat catalogué d’extrême droite, le premier tour de de la précédente présidentielle avait été annulé, ces pratiques sont monnaie courante. Sans oublier la France où la police et la magistrature sont instrumentalisées pour disqualifier les candidats non conformes — François Fillon en 2017, Marine Le Pen et maintenant son substitut Jordan Bardella, depuis peu cible de la Brigade financière.
Des criminels contre l’humanité comme s’il en pleuvait
M. Trump a aussi affirmé que Maduro était un criminel contre l’humanité, accusation déjà lancée par l’ONU en 2023 et sans doute fondée s’il est exact qu’au Venezuela, près de 20 000 opposants politiques ont été liquidés, leurs avoirs saisis et leur famille persécutées, cependant que d’innombrables opposants emprisonnés sont soumis au mieux à des brimades, au pis à la torture. Mais le Venezuela n’est pas seul à sécréter des criminels de guerre. A la fin de la Seconde Guerre mondiales, les libres enfants de la fière Amérique dévastèrent l’Europe, et pas seulement l’Allemagne ennemie, par des bombardements de terreur (68 000 morts et d’innombrables blessés graves pour la seule France en 1944). En mai 1975, pourtant conscients que leur départ livrerait fatalement le Cambodge aux Khmers rouge, les États-Unis n’en abandonnèrent pas moins le pays à ces fanatiques qui, jusqu’à l’intervention du Vietnam en 1979, annihilèrent non seulement les élites susceptibles de leur résister mais aussi le tiers de la population par une famine organisée et des exécutions sommaires.
En 1978, le shah Mohamed Reza Pahlavi ayant eu l’outrecuidance de suggérer que le dollar cesse d’être la monnaie unique pour le commerce des hydrocarbures, Washington s’attaqua à l’Iran, encourageant et finançant les manifestations antiroyalistes… pour le plus grand profit de la République islamique instaurée après le départ du souverain légitime, et contre laquelle manifestations et émeutes sont à nouveau encouragées et financées car les mollahs, quelle surprise ! — ne sont pas assez judéophiles.
Et, en 1991 puis en 2003, les USA prirent pour cible l’Irak et Saddam Hussein — ignominieusement exécuté —, laissant ce pays-puzzle aux multiples tribus et confessions religieuses totalement atomisé et vassalisé, tout le Moyen-Orient s’en trouvant durablement déstabilisé.
Narco-États et ruée vers l’or noir
Dernier argument de M. Trump contre Maduro : il urgeait de mettre hors d’état de nuire le criminel qui met en péril la jeunesse américain en l’alimentant, autant par perversité que par esprit de lucre, en quantités de drogues diverses.
Accusation justifiée, Maduro étant de toutes manières un exécrable personnage, dont la neutralisation ne nous fera pas verser une larme. Mais, bien avant que le Venezuela ne s’en mêlât, ce sont les cartels mexicains puis colombiens qui, avec la complicité de leur pays respectif, tenaient le haut du pavé en matière de narcotrafic. Pourquoi M. Trump, président de 2016 à 2020, n’avait-il pas sévi contre ces narco-États ?
Tout simplement parce que, contrairement à l’Irak, à l’Iran et surtout au Venezuela qui possède les plus importantes réserves d’or noir du monde, ces pays ne sont pas de gros producteurs de pétrole, le divin oil, dont M. Trump a prononcé le nom avec gourmandise plus de vingt fois, comme s’il invoquait Dieu. In Oil we trust pourrait devenir sa devise, cet oil que Caracas aurait « volé aux Etats-Unis » et que le président-businessman compte bien récupérer. Ou du moins mettre totalement sous tutelle pour en empocher les bénéfices. Comme il compte s’emparer du Groënland danois pour y exploiter les terres rares dont regorge l’immense île découverte par les Vikings, puis pourquoi pas du Canada ?
Voie libre pour à Pékin pour l’invasion de Taïwan, voire du Japon ?
S’il n’est pas le gendarme du monde comme le prouve sa cécité devant les crimes de guerre et même contre l’humanité commis à Gaza et au Sud-Liban par son pote Netanyahou (au contraire reçu le 29 décembre avec les honneurs à Mar-a-Lago justement), M. Trump applique à la lettre la doctrine de Monroe en se voulant le gendarme de l’Amérique du pôle nord au pôle sud. Mais où sont la morale et la justice là-dedans ?
Et que fera l’Oncle Sam si l’empire chinois absorbe demain Taïwan et après-demain le Japon et la Corée, après avoir déjà conquis économiquement et même ethniquement toute notre Indochine mais aussi la Thaïlande et la Birmanie ? Et, si Pékin et Moscou feignent l’indignation devant le coup de Caracas, comment pourra-t-il obtenir de la Russie la « solution raisonnable » qu’il réclame pour l’Ukraine ? L’US Army est à coup sûr « la meilleure armée du monde » comme s’en glorifie l’actuel locataire de la Maison-Blanche, mais elle ne peut agir partout simultanément, à en juger par ses déroutes au Vietnam puis en Afghanistan.
Si son ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, avait d’emblée condamné, quoique prudemment, l’ingérence américaine au Venezuela, Emmanuel Macron a cru bon de s’en féliciter, comme l’Italienne Georgia Meloni, estimant que « le peuple vénézuélien est aujourd’hui débarrassé de la dictature de Nicolas Maduro et ne peut que s’en réjouir » car, « en confisquant le pouvoir et en piétinant les libertés fondamentales, Maduro a porté une atteinte grave à la dignité [sic] de son propre peuple ». Sans être chaviste ni mélenchoniste pour un liard mais compte tenu des vraisemblables bouleversements planétaires inspirés par le coup d’éclat états-unien, il est permis de ne pas partager cet optimisme.
Camille Galic
- Éditions de la Nouvelle Librairie, 110 pages, 12 €. Préface de J.-P Cousteau, postface de Xavier Eman.








La facilité avec laquelle il s’est déroulé pose clairement la question de la trahison.
On pouvait lire ce matin sur le site Substrack de Régis de Castelnau ce commentaire : « Je sais, ça va en blesser plus d’un, mais ce n’est pas pour rien qu’on appelle ces pays [tel le Venezuela] des républiques bananières : « république bananière » est un euphémisme pour désigner des régimes corrompus et des armées fantoches. Quelques nouvelles de là-bas : le chef de la sécurité de Maduro, ainsi que plusieurs autres personnes, ont été achetés par les États-Unis. En fait, un groupe militaire russe s’est précipité vers la résidence de Maduro, mais il a été repoussé par les tirs… oui, des gardes du corps de Maduro. Quand les Russes ont enfin neutralisé ces traîtres, Maduro avait déjà disparu. Le chef de la sécurité a été arrêté et exécuté. Voilà les dernières nouvelles ». Ce sont sans doute les « quelques militaires vénézuéliens tués » lors de l’enlèvement (mais en réalité après) évoqués par nos médias.