Paul Morand

Le couple Morand passé au scanner

A croire l’auteur d’un tout récent essai sur le couple qu’ont formé, au XXe siècle, Hélène, mariée au prince roumain Soutzo et Paul Morand, ceux-ci auraient constitué un duo très sulfureux, « le plus sulfureux de la littérature française ». Rien que ça ! Sur quoi repose ce supposé scandale, cette odeur de soufre qu’auraient répandu les deux amants, et que prétend nous révéler aujourd’hui le livre de David Bonneau?

A lire la quatrième de couverture, l’auteur de l’essai tirerait apparemment sa légitimité, pour traiter de la vie intime des Morand, de son propre parcours « dans la haute fonction publique », et de la création d’une société de conseil aux dirigeants. Maigre bagage !

Dans les 300 pages du bouquin de Bonneau l’adjectif « sulfureux » qu’il attribue aux Morand ne repose, en dernière analyse, que sur deux arguments : d’une part Morand aurait multiplié les aventures « sentimentales » parallèlement à sa vie de couple. Mais est-il le premier ? Pas que je sache. A-t-il fait exploser les bornes de la convenance ? Sur le plan des mœurs, d’autres couples les ont d’ailleurs dépassées dans des proportions infiniment plus indécentes : Sartre et Beauvoir, par exemple, ou Aragon et Triolet.

Mais on a bien compris que l’essai vise surtout Paul Morand, pour son antisémitisme supposé, réel ou de provocation, et ses propos (aucunement ses actes) sous l’Occupation. Parmi toutes ces révélations, il n’y a là vraiment rien de nouveau. Dans son Journal inutile, Morand lui-même nous disait déjà tout de ses réflexions, de ses états d‘âmes. Quant à son roman France-la-doulce, présenté ici comme la quintessence de la littérature antisémite d’avant-guerre, il ne faut rien exagérer. France-la-doulce est un roman – très drôle, d’ailleurs -, mais ce n’est qu’un roman, même s’il est tellement vrai, par certains côtés.

De Gaulle et sa haine recuite

Morand a échappé à l’épuration qui, spécialement pour les gens de lettre, ne fut pas tendre. Et même de Gaulle, malgré sa haine recuite à son encontre, n’a pu empêcher qu’il soit reçu à l’Académie française. Quel est l’intérêt, alors, de faire une nouvelle fois son procès ?

Trois chapitres de l’essai sont consacrés à l’« ignominie » de Morand (titre de l’un des chapitres, mais sans les guillemets qui auraient pu relativiser la portée assez infâmante de l’adjectif). Avec une précision de collectionneur de timbres-poste, Bonneau traque et relève soigneusement toutes les formules susceptibles d’être qualifiées d’antisémites. Mais il l reconnait toutefois, en parallèle, que le couple Morand compta simultanément beaucoup de très proches amis juifs (Proust, la famille Rothschild, Raymond Aron, Maurice Schumann, Claude Levi-Strauss, Maurice Rheins (qui sera son exécuteur testamentaire), Irène Nemirowsky etc.

Mais quand on se permet d’écrire (page 174 du pensum) que « les Morand n’ignorent rien des mesures prises à l’encontre des israélites », leur attribuant ainsi indirectement des positions pro-génocide, c’est un grossier procès qui leur est ainsi fait. Personne ne savait exactement ce qu’il se passait dans les camps de détention. Et ceci jusqu’aux derniers jours de la guerre. Pour s’en convaincre, il suffit de lire par exemple les minutes du procès Pétain. Or, en parallèle, jamais les couples Sartre ou Aragon n’ont été disqualifiés du fait leur soutien aux bourreaux staliniens, dont ils connaissaient l’ampleur des crimes, qu’ils approuvaient, d’ailleurs, même s’il ne faut jamais se laisser aller à comparer les victimes, alors qu’elles s’additionnent.

Mieux vaut se replonger dans la biographie de Ginette Guitard-Auviste

C’est à cause de tout cela que cet essai sur le couple Morand me parait vain, d’une parfaite inutilité, en particulier à partir du chapitre 17 (ou nous avons surtout du remplissage) et pratiquement jusqu’à la fin du livre.

Signalons aussi d’autres défauts de l’ouvrage, cette fois sur le plan de la méthodologie : pas d’index des noms cités, des notes reléguées en fin de volume, sur 32 pages, ou encore l’absence du moindre cahier de photos, alors que l’on est d’abord censé parler de la vie d’un couple amoureux.

Il existe plusieurs biographies de Morand, et donc du couple Morand, par la force des choses. Cet essai-ci n’apporte guère de nouveautés, sur notre connaissance de ce duo qui fut si brillant, fêté, envié. Morand continue à être lu, réédité. Il a ses détracteurs, bien entendu, mais aussi une armée d’admirateurs.

Pour revivre les années folles du mythique couple Morand, mieux vaut se replonger dans la biographie de Ginette Guitard-Auviste, qui avait tout dit, tout compris, elle aussi, bien entendu, de la part d’ombre présente chez le diplomate, mais qui a su nous faire aimer l’écrivain. C’est cela qui restera de Morand, n’en déplaise à Monsieur Bonneau.

Francis Bergeron.

Hélène et Paul Morand. Un couple sulfureux, par David Bonneau, Plon, mars 2026

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