Le mois dernier j’avais évoqué Ramuz, écrivain suisse que je connais mal, mais dont le monde traditionaliste, en Suisse et même en France, vante périodiquement la qualité d’écriture. Cet article d’avril traitait d’une plaquette consacrée au Rhône d’une part, et d’une réédition sous forme de roman graphique, de l’ouvrage intitulé Derborence, d’autre part, qui raconte l’effondrement d’un pan de montagne sur un hameau alpin, il y a quelques siècles. Sans doute est-ce à cet article que je dois le service de presse reçu cette semaine, intitulé Le village dans la montagne, dont l’auteur est ce même Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947).
Jean Mabire qualifiait Ramuz d’« écrivain tellurique, visionnaire et mystique ». Bernard Voyenne avait pour sa part titré son essai de 1948 sur l’écrivain : « C.F. Ramuz et la sainteté de la terre ».
Il y a chez cet écrivain de l’enracinement « une vision grandiose de la Création, tout entière dominée par des forces telluriques in contrôlables », nous dit encore Jean Mabire. C’est sans doute de Jean Giono que Ramuz est le plus proche, au niveau des thèmes, de l’ambiance, et même de l’écriture. Mais il fait penser aussi à Henri Pourrat, sans toutefois cette jubilation que l’on trouve chez l’auteur de Gaspard des montagnes ; et il fait penser, plus encore, peut-être, aux écrivains de la fameuse « Ecole de Brive », à qui l’on doit l’existence d’un des plus grands salons du livre français. C’est à partir des années 1970 qu’une pléiade d’écrivains : Claude Michelet, Yves Viollier, Christian Signol, Denis Tillinac etc. s’étaient mis à raconter un monde rural en voie de disparition. Leurs livres ont conquis des dizaines de milliers de lecteurs. Si Ramuz avait été auvergnat et non vaudois, il aurait fait partie de cette « école de Brive », et sans doute sa notoriété serait-elle supérieure à ce qu’elle est aujourd’hui, du moins en France.
Le village dans la montagne n’est pas un roman. La préface nous explique que ces textes étaient destinés à accompagner les dessins et croquis du peintre valaisan Edmond Bille, de façon à constituer un « beau livre d’art » célébrant, en 1910, la vie du Valais « dans toute sa beauté et simplicité primitive ».
Il ne se passe rien, dans ce livre. C’est un ouvrage « contemplatif ». Ramuz se contente décrire ce qu’il voit (au fil des saisons et au cours des évènements rythmant la vie locale) et ce qu’il entend (le langage parlé par les vignerons et les montagnards du Valais). Il me serait par exemple difficile de vous raconter ou même de simplement vous résumer ce livre.
Mais pour peindre le Valais sur la toile, ou le dessiner, Edmond Bille aurait pu se contenter de lire Ramuz tant celui-ci nous décrit dans le détail, avec les couleurs des paysages et les postures des gens de la terre, cette grande scène flamboyante et changeante que bornent les sommets alpins.
Mabire – toujours lui – nous dit que peu de romanciers ont réussi comme Ramuz « à créer un univers qui ne soit pas seulement décor mais vision ». Chaque fois que je lis un écrivain du passé (et a fortiori, si c’est une découverte, pour moi), je m’en rapporte d’abord ce que Mabire en a dit dans ses chroniques publiées sous l’intitulé « Que lire ? », à la fin du XXe siècle, dans les pages de National Hebdo. Bien qu’éloigné de ses options spirituelles, je suis toujours ébahi par la pertinence de ses synthèses. Il faut lire Ramuz pour sa « vision » plus que pour le décor, même s’il est exceptionnel.
Francis Bergeron

Le village dans la montagne, par C.F. Ramuz, préface de Christian Morzewski, Du Lérot éditeur, 2015, 180 p.
- National Hebdo 13 novembre 1997







