Nous en sommes tous conscients : jamais la désinformation n’a été aussi présente, aussi intense. Désormais, lorsqu’une information nouvelle nous est donnée, notre premier réflexe est d’examiner la probabilité pour que cette information soit vraie, ou qu’elle soit fausse.
La fausse information, la rumeur, l’intox, ont certes toujours existé. Mais ce qui est nouveau c’est la rapidité avec laquelle elles se répandent, et le fait qu’elle peut porter sur à peu près tous les sujets. Elle est d’abord au service des puissants, de ceux qui « tiennent les rênes » (du pays, de l’économie, de la culture, de l’Histoire etc.), éventuellement modérée ou carrément contrée, certes, par des « sachants ».
Mais les « sachants » eux-mêmes ne sont-ils pas manipulés, parfois ? Dans les médias, commentent-ils, développent-ils des informations certaines, vérifiées, recoupées ? Ou ne sont-ils pas eux-mêmes de prétendus « sachants » ? Ne parlons pas des idiots utiles, des farceurs, des truands à l’affût d’un coup de bourse, ou encore des agents stipendiés par un Etat étranger, des réseaux mondialisés type Soros, etc. Désinformateurs, faux « sachants » et complotistes s’expriment en outre avec une extraordinaire volubilité et une complète absence de complexes. Emmanuel Ratier, qui a beaucoup étudié ces questions expliquait néanmoins en 2010 qu’il croyait plus à l’existence de réseaux qu’à des complots proprement dits. En tout cas le résultat est là : une foule d’informations est régulièrement cachée, tronquée, déformée, et ceci depuis toujours, sans doute.
Qui se cache derrière Déterna ?
Une collection de publications construite sur le thème : « La désinformation autour… » a forcément de beaux jours devant elle. D’autant que celui qui alerte sur un risque de désinformation concernant un sujet précis peut lui-même se voir opposer l’accusation de complotisme, par d’autres.
D’ailleurs qui se cache derrière « Déterna », l’éditeur de cette collection ? Philippe de Villiers ? Bolloré ? « l’extrême droite » ? Pierre-Edouard Stérin ? Voire Trump ou Poutine eux-mêmes ? L’extraordinaire prolifération actuelle de revues spécialisées, d’officines stipendiées et d’experts en extrême-droitisme sortis tout droit de notre enseignement supérieur, « que le monde nous envie » (désinformation) nous alimente en digressions et théories toutes plus fumeuses les unes que les autres, et hélas bien loin d’une réalité faite essentiellement de militantisme impécunieux.
Dans le catalogue de la maison Dualpha, ont été notamment publiées La désinformation autour de l’écologie, et La désinformation autour de la criminalité. Nul doute pour certains que La désinformation autour de l’écologie soit un travail issu du complot des agriculteurs de la Coordination rurale, pour nous empoisonner avec leurs pesticides. Quant à La désinformation autour de la criminalité, qui nous dit que cet ouvrage n’a pas été publié avec les subsides de CNews dans l’unique but de nous distiller un discours anxiogène, qui canaliserait les voix des Français à la présidentielle ? Voilà comment se construit une désinformation.
Vous l’avez compris, un tel sujet : la désinformation, et sa systématisation organisée que l’on appelle « complotisme », qualification qui ne s’applique – en principe – qu’à « l’extrême droite », sont difficiles à traiter en quelques lignes. Il faut des analyses fines, des cas d’école, des exemples historiques, notamment
Au lecteur de se faire sa religion
La prestigieuse et très ancienne Revue des deux mondes a trouvé la solution, ou du moins une solution : pour des sujets de cet ordre, elle présente des dossiers complets, un dossier par numéro de la revue, qui se contente de réunir des textes des nature diverse, des opinions éventuellement opposées, sur le thème choisi, et même des textes publiés dans la revue plusieurs dizaines d’années auparavant (cette revue existant depuis 1829, les archives sont abondantes). Au lecteur de se faire sa religion. Au fond la formule n’est pas mauvaise, d’autant qu’elle est inépuisable
C’est un schéma un peu analogue qu’a choisi Philippe Randa, coordinateur de l’ouvrage La désinformation autour du complotisme, pour traiter de la désinformation générée ou supposément générée par des complots. C’est peut-être la meilleure des formules. On le sait, il ne fait pas bon contester certaines « vérités » quand elles bénéficient d’un statut qui relève du domaine de la foi. Ainsi Randa rappelle-t-il en préambule que l’humoriste Jean-Marie Bigard, pour avoir dit publiquement, un jour de 2008 : « je pense qu’on nous ment sur énormément de choses », a été privé par la suite de cette parole publique, marginalisé, malgré les audiences énormes qu’il réalisait peu de temps auparavant.
Citant Baudelaire, Philippe Randa note que « la plus belle des ruses du complot juif est de vous persuader qu’il n’existe pas ! ». La formule est volontairement provocatrice ; elle pourrait s’appliquer à tous les complots ou supposés complots de la planète.
Des pseudo données historiques
Randa a donc réuni prés d’une trentaine de journalistes et d’historiens pour qu’ils illustrent cette réflexion sur la désinformation et la notion de complot. Je vous recommande notamment le papier de Lionel Baland sur le complot médiatique destiné à abattre le parti AFD allemand ; Michel Festivi nous raconte pour sa part quelques-unes des plus habiles « fake news » mises au point pendant la dernière guerre, dans les différents Etats-Majors, le massacre de Katyn, par exemple, faussement attribué aux SS par les Soviétiques, mensonge planétaire qui perdura pendant toute la guerre. L’étude de Michel Lhomme sur le Da Vinci Code (250 millions de livres vendus) est intéressante aussi : l’ouvrage se présentait certes comme une œuvre de fiction, mais truffée de pseudo données historiques destinées à altérer l’image et le prestige du christianisme.
Trilatérale, Synarchie, Bilderberg, « Big Pharma », wokisme, Protocole des Sages de Sion, les réseaux, les complots et les coteries semblent plus que jamais orienter, influencer notre monde. Et si le doute et l’esprit critique résistent aux coups de massue de la propagande d’Etat et des réseaux autorisés, nous sommes loin d’une pleine liberté de nous informer aux sources de notre choix.
Contre toute forme d’information alternative sur tous les sujets
Il n’y a qu’un seul remède pour ne pas succomber à la psychose complotiste : c’est de laisser la parole libre. Plus l’Etat, les « élites », les puissants d’aujourd’hui, les outils de communication planétaires, restreignent la liberté d’expression, et plus le doute, le relativisme, se développent. Quand certains prétendent légiférer à présent sur « la désinformation intérieure » – pour la sanctionner, l’interdire, bien entendu -, on ne peut s’empêcher de penser que derrière ce projet politique porté actuellement, au niveau du Sénat par le PS, la droite molle et le bloc central macronien unis, il y a une volonté d’éliminer toute pensée dissidente.
On aurait pu croire que l’approche totalitaire d’une pensée unique sur à peu près tous les sujets, vieux rêve qui avait fait les beaux jours, au XXe siècle, du communisme, puis du nazisme sur le modèle symétrique du communisme, allait disparaitre. Cette vision totalitaire connait au contraire une nouvelle « jeunesse », portée par le perfectionnement des outils de communication, et, en France, à l’initiative d’un extrême centre qui, réduit, certes, à la portion congrue dans l’opinion publique, cherche plus que jamais à neutraliser toute forme d’information alternative et de contre-pouvoir.
Francis Bergeron

