Depuis qu’elles existent, les sectes maçonniques ont toujours fasciné, inquiété, ou au contraire attiré : rites étranges, élitisme, réseaux relationnels et copinage, culture du secret etc. Encore tout récemment la découverte d’une loge maçonnique qui pratiquait le meurtre politico-crapuleux (la Loge Athanor, au sein de la DGSE, sujet assez discrètement traité dans les médias), a conduit à juste titre à l’idée que ces « fantasmes » à propos des loges recouvraient peut-être une réalité à la fois plus sordide et plus dangereuse.
L’antimaçonnisme est aussi ancien que la maçonnerie, voire antérieur, nous rappelle Jérôme Rousse-Lacordaire, dans son introduction aux Trois antimaçonnismes. On peut également et à juste titre penser que les organisations de lutte contre la maçonnerie ont accumulé une documentation de qualité sur le sujet. Des hommes comme Henry Coston ou Robert Valler-Radot ont consacré leur vie à l’étude de ces sectes, et leur travail, au siège même des loges, pendant l’Occupation, leur avait donné accès aux documents les mieux dissimulés. Les circonstances qui leur ont permis d’avoir accès à ces archives leur furent dramatiquement reprochées et leur ont valu par la suite de terribles sanctions les plus fortes du code pénal de l’époque, la prison à perpétuité ou la mort, mais il n’empêche qu’elles ont fait avancer la connaissance de ces société secrètes, de l’intérieur, en quelque sorte.
Une sorte de débat perpétuel parcourt la maçonnerie
L’ouvrage de Jérôme Rousse-Lacordaire, qui est donc un dominicain spécialiste de la maçonnerie et de l’ésotérisme, fait le point sur ce que l’on sait de la maçonnerie, vue par les antimaçons, sachant que l’antimaçonnisme n’a pas été une simple pratique obsessionnelle surgie des milieux catholiques intégristes du XIXe siècle, voire du pétainisme, comme voudrait nous le faire croire la doxa actuelle.
Les préventions à l’égard de ces sectes ont eu de nombreuses origines, même si, en France, c’est l’église catholique qui a fourni le plus gros bataillon des antimaçons. Le père Rousse-Lacordaire évoque toute une série d’autres origines, comme le vichysme, en effet, mais aussi le communisme, le national-socialisme, le protestantisme, l’Islam, avec chacune ses spécificités. Ne négligeons pas non plus cet antimaçonnisme issu des rangs mêmes de celle-ci, nous rappelle le père Rousse-Lacordaire : la maçonnerie n’est pas unie, de nombreuses sécessions jalonnent son histoire, et une sorte de débat perpétuel la parcourt, avec d’un côté des adeptes de la Tradition et de l’autre les « progressistes ».
L’antimaçonnisme a lui aussi été chahuté par des affaires assez étonnantes, comme la mystification du dénommé Léo Taxil, à la fin du XIXe siècle. Ce personnage, issu de milieux catholiques engagés, a brouillé les cartes de belle manière, en prenant la tête, à partir de 1875, d’une véritable croisade anticléricale (qui le faisait vivre, grâce à ses livres, à ses journaux, et à sa librairie).
Mais en 1886 il annonça sa soudaine conversion au catholicisme. Pendant les dix années qui suivirent, il entreprit de dénoncer la franc-maçonnerie, avec une vigueur comparable à celle qu’il avait mise pour combattre le catholicisme, mélangeant allègrement les souvenirs de sa période d’initié et des inventions de son cru à connotations satanistes, voire sexuelles. Même le Pape Léon XIII se fit « piéger » en prêtant foi à cette conversion.
Puis, un soir de 1897, dans le cadre d’une grande réunion publique, Taxil expliqua que sa conversion n’était qu’une mystification. A partir de cette date et jusqu’en 1904, il relança ses publications et ses journaux anticléricaux.
Toutes les productions « littéraires » de Taxil étaient abondamment illustrées de scènes scabreuses ou sinistres, et elles ont largement contribué à alimenter les fantasmes anticatholiques ou anti maçonniques des uns et des autres.
Un courant en déclin, mais avec encore de beaux jours devant lui
L’étude de Jérôme Rousse-Lacordaire, absolument passionnante, me semble faire le tour de la question de l’antimaçonnisme (et du maçonnisme, en creux) avec objectivité et sérieux. Un premier jet de cette étude avait été publié il y a une vingtaine d’années. Cette nouvelle édition comporte une très abondante iconographie, revue, corrigée, et significativement augmentée, iconographie instructive, souvent, hilarante, parfois. Il faut y voir, me semble-t-il, la « patte » de l’ancien libraire David Gattegno, qui dirige cette collection « La tour d’ivoire » publiée aux éditions L’Aencre, collection dans laquelle vient donc de paraitre ce livre.
Ayant beaucoup lu Coston et Ratier, je ne peux que recommander l’acquisition et la lecture de cette passionnante étude, qui complète, en quelque sorte, les recherches de ces deux auteurs (même s’ils ne sont pas cités, si ce n’est incidemment), et qui met de fait leurs travaux en perspective. Si vous y ajoutez l’incontournable ouvrage historique de Bernard Faÿ, La franc-maçonnerie et la révolution intellectuelle du XVIIIe siècle, vous avez la quintessence de ce qu’il faut avoir lu pour comprendre un courant qui, depuis trois siècles, imprègne discrètement les modes de pensée de nos sociétés. Comme le spiritisme, ou le protestantisme, c’est un courant qui me semble – en France, du moins – en déclin. Mais il a encore de beaux jours devant lui.
Francis Bergeron
Les trois antimaçonnismes, par Jérôme Rousse-Lacordaire, collection « La tour d’ivoire », Ed. L’Aencre, 2026,

