Le 6 octobre dernier, au Manoir du Plessis, à Savonnière (Indre-et-Loire), on dispersait aux enchères la bibliothèque et les souvenirs de René Benjamin (1885-1948). Le catalogue de la vente présentait cet écrivain comme « le balzacien du 20e siècle ». C’est sans doute la proximité des châteaux de Saché et Savonnière qui donnèrent à Benjamin, entre les deux guerres, le désir d’écrire une biographie de Balzac.
Il est vrai que Benjamin, écrivain et journaliste, conférencier par-dessus tout, proche de Maurras et du maréchal Pétain, grand ami de Sacha Guitry, a émergé de l’anonymat grâce à ce livre, publié en 1925 : La Prodigieuse vie d’Honoré de Balzac, qui fut un gros succès de librairie, en son temps. Mais avant cela il y avait eu un roman de guerre (celle de 14), intitulé Gaspard, qui obtint le prix Goncourt en 1915.
On devinait un polémiste
L’un des meilleurs connaisseurs de René Benjamin s’appelle Xavier Soleil. Il a publié, en 2011, la biographie de cet intellectuel de droite, et essaya de me convertir au culte de cet écrivain. Je n’avais lu que Gaspard, mais j’étais un peu rebuté par le physique de Benjamin : grand échalas au visage émacié, chauve, barbichu. Les titres de certains de ses livres ne m’inspiraient pas non plus : La Farce de la Sorbonne, Minerve ou le charcutier, Aliborons et démagogues etc. On devinait un polémiste. Il avait ses foucades, ses passions, ses détestations. Or les ouvrages polémiques sont généralement ceux qui se périment le plus vite. Il faut être immense (Céline, Bloy, Léon Daudet et quelques rares autres) pour rendre encore lisibles des ouvrages consacrés à des hommes ou des évènements, plusieurs dizaines d’années plus tard.
Ce qui m’attirait à Savonnières, c’était donc moins la possibilité d’acquérir les œuvres de Benjamin lui-même (ou les manuscrits de ces œuvres) que les Services de Presse reçus par lui, tout au long de sa vie, agrémentés d’envois, et pieusement conservés dans sa bibliothèque.
De même sa correspondance avec les grands écrivains, artistes et hommes politiques de son temps étaient spécialement intéressants : Barrès, Maurras, Clémenceau, Weygand, Bernanos, le chanoine Cormier, les frères Tharaud, Chardonne, Henri Massis, le maréchal Pétain, Abel Bonnard, Mauriac, Morand, Colette, Anna de Noailles, ou encore les hommes de théâtre : Antoine, Jacques Copeau, et Guitry, bien entendu. Et des dizaines d’autres. Benjamin entretenait chaque jour une abondante correspondance.
En fait l’écrivain et journaliste René Benjamin gagne à être connu, car il était au centre d’un réseau politique, artistique et littéraire de première importance. Et son œuvre, avec le recul, est bien moins négligeable qu’on pourrait le croire.
Bernanos, Brasillach, Henri Poulain…
Je m’étais rendu à cette vente, qui avait lieu au manoir même de la famille Benjamin, avec un ami, passionné de Bernanos. C’est un lot de correspondances, et trois éditions originales avec envoi (La Joie, L’Imposture, Une nuit) qui avaient attiré son attention. Le lot « Bernanos » était estimé à 500/800€. Il s’est vendu 2600€, explosant l’estimation haute.
Pour ma part je visais un lot de onze publications de Robert Brasillach, dont cinq (Corneille, Les Sept Couleurs, Notre avant-guerre, La Conquérante, et Poèmes, – l’édition Balzac de 1944 -) comportaient un envoi autographe signé. L’estimation était spécialement basse, pour ne pas dire dérisoire : 100/200€ pour tout ce lot !). Pour ma part les deux livres de Brasillach avec envoi que je possède : Les Quatre Jeudis, dédicacé à Alain Laubreaux, et Notre Avant-guerre, je les avais achetés aux prix fort à des libraires parisiens, bien des années auparavant.
Des estimations largement dépassées.
Le lot des cinq livres de Brasillach avec envois à Benjamin, s’est vendu 1000 euros, avant frais et taxes, cinq à dix fois l’estimation ! Plus formidable encore : le lot 171 de cette vente du 6 octobre 2026 concernait une réunion de 200 lettres du journaliste Henri Poulain à Benjamin, ou de Benjamin à Henri Poulain. Henri Poulain (1912-1987), nous ne sommes pas très nombreux à savoir le situer précisément. Les membres de l’association des amis de Robert Brasillach le connaissent un peu plus, car son nom revient souvent dans les publications de cette association littéraire, et aussi sous la plume de ceux qui écrivirent dans Je Suis Partout. Car Henri Poulain était l’un d’eux. Pas le plus connu, certes, tout simplement parce qu’il a peu publié, à la différence de ses amis : Brasillach, bien entendu, Rebatet, Bardèche, Georges Blond, Lesca, Laubreaux etc. Réfugié en Suisse après-guerre, il échappa ainsi à la prison, reprit ses activités journalistiques, cette fois à La tribune de Genève, et contribua ensuite à la sauvegarde de la mémoire de Brasillach.
Ses archives personnelles sont conservées aux Archives Nationales Françaises.
J’ai d’ailleurs noté que plusieurs lots de la vente Benjamin – notamment celles
concernant les liens entre Benjamin et le maréchal, ont été préemptés par la
B.N.F. et d’autres institutions étatiques du même genre.
Le lot de 200 lettres de Poulain a trouvé preneur à 2000€.
La vente s’est révélée exceptionnelle. Mais je conseille pour le moins l’acquisition du catalogue de 420 pages, bourré de photos, édité à cette occasion (50€), car il reprend et commente beaucoup des propos épistolaires échangés entre Benjamin et ses prestigieux correspondants.
Francis Bergeron
Rouillac, commissaires-Priseurs
rouillac@rouillac.com
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