Je vous dis un monde qui chante au fond de moi aux bruits des arbres, des ruisseaux et des brumes. Et de ces rochers immobiles, monotones, monolithes vénérables, plus prolixes en somme que la multitude des pierres mouvantes, brillantes, tintinnabulants en rus; pour ceux qui savent espérer et attendre leur parole… Patience est mère des toutes les vertus ! Granits inanimés, avez-vous donc une âme ? Et vous souches sèches séculaires, apparemment stériles, êtes-vous donc si sourdes qu’on le prétends ? Ô vous sources sacrées, que nous contez-vous de ces lieux ? Pour le savoir il faut se rendre sur place de préférence Inter canem et lupum ou plutôt « dans le petit matin glacé, au front la pâleur des cachots, au cœur le dernier chant d’Orphée »… comme disait un poète à jamais jeune, que les cœurs fidèles reconnaîtrons.
Perché à 763 mètres d’altitude sur un promontoire du massif vosgien, le sanctuaire est souvent nimbé de crachin et de buées mouvantes, prégnantes, ajoutant au mystère, invitant à la méditation du haut des cimes, n’est ce pas mon cher Julius Evola ! Entre 650 mètres et 1000 mètres d’altitude, les nuages s’accrochent toujours à la terre-mère. De vrais tampons de ouate ! Lents dans l’élévation, humides au possible et adoucissant les sons en rumeur douce et mystérieuse.
Tan ! Tan ! Terre et ciel ! Odile, fille de lumière.
Je conseille aux pèlerins de prendre leurs quartiers tout d’abord à Obernai et de passer la nuit dans quelque hôtel se trouvant dans l’arrondi de ses remparts, qui ont vu naître Odile, littéralement « fille de lumière ». D’ailleurs selon Barrès, le Lorrain voisin, « Le Mont Sainte Odile est un lieu inscrit dans le minéral et la lumière. Un lieu que certain ne font que subir et qui parle pour d’autres ». Par surcroît, Obernai demeure une cité agréable mais prisée des Strasbourgeois, ces citadins en quête de fraîcheur l’été ou de promenade dominicale toute l’année, plus nombreux encore que les vacanciers. Aussi s’avère-t-il absolument judicieux de s’y rendre en semaine, hors vacances scolaires et de choisir la période la moins touristique possible; bien qu’en Alsace cela s’avère difficile. D’autant plus que l’ancienne et celte Altitona, christianisée pacifiquement contrairement à Verden, de l’autre coté du Rhin mystique, en Basse-Saxe, est le lieu le plus prisé des visiteurs, après le château du Haut-Koenigsbourg. Et si l’on excepte bien sur, le Christkindelsmärik, littéralement « marché de l’enfant Jésus » de Strasbourg qui se tient depuis 1570 : 3,4 millions de visiteurs ! Le marché de Noël de Colmar : 1,7 million de visiteurs, ou le long et délicieux parcours de la route des vins, sinuant entre maints villages médiévaux et germaniques. Et même puisque je suis taquin (comme le constatait déjà ma mémé Devaux quand j’avais six ou sept ans), le parc de loisirs Europa-Park, situé à Rust en Bade-Wurtemberg, mais colonisé par les Alsaciens, clients ou employés, qui tous y trouvent tous leur compte en loisir ou en salaire.
Obernai, une ville à la campagne.
Alphonse Allais trouvait que les villes devraient être construites à la campagne, l’air y est tellement plus pur. C’est bien le cas pour Obernai qui est aussi une localité gourmande, avec ses toits couleurs de pain d’épice et dépositaire de la recette du cervelas à l’obernaise, garni d’emmental, chemisé de fines tranches de lard et que l’on cuit au four, idéalement, sur un lit de rondelles de tomates, d’oignon nouveau; arrosé d’edelzwicker et saupoudré de mélange cinq baies broyées au moulin. On trouve chez les traiteurs et même en supermarchés de bons produits du terroir, tant en fromages qu’en charcuteries, en primeurs cultivés dans le Grand Ried ou en vins fins tels le rare rouge d’Ottrott, élaboré dans ce village situé entre Obernai et le mont sacré. Coté restaurant, ma préférence va à la Winstub « Le Freiberg ». Le nom est enchanteur qui fait penser, par rime, à Jörg von Frundsberg, fondateur des lansquenets. Chantons donc ! Jorg von Frundsberg, fuhrt uns an, Tra la la la la, Der die Schlacht gewann, Lerman vor Pavia!Avant de déguster une plantureuse choucroute aux sept charcuteries, dont le commissaire divisionnaire Maigret mais surtout son épouse haut-rhinoise seraient jaloux.
Du fameux mur païen à la société de cour.
Ce mur n’est pas voué aux lamentations, certainement pas ! Il s’agit, jusqu’à preuve du contraire, (mais l’Histoire est une science cumulative, un clou ne chasse pas forcément l’autre comme dans les sciences « dures ») d’une enceinte fortifiée entre les années 675 et 680 autour d’un couvent mérovingien fondé par sainte Odile. En ce temps là cohabitaient plus ou moins l’esprit de la forêt, de la force, de la terre, de la pierre, du glaive et des fontaines se compromettant peu à peu avec la religion nouvelle, celle du Christ ressuscité qui est surtout celle de l’amour, de la compassion, des béatitudes et du pardon. La présence romaine, puis la christianisation de l’Europe semblent ainsi les prémisses de la primo-curialisation de l’Europe. Processus historique lent d’adoucissement des mœurs, mêlé d’une définition plus exigeante de la pudeur, du contrôle de soi, de la maîtrise des émotions immodestes et des sautes d’humeur, qui trouvera son apogée sous le règne du Roi Soleil comme l’a démontré Norbert Elias (La société de cour. Flammarion. 2008).
Certaines sources font remonter l’édification de ce rempart entre – 1000 et – 100 av. J.-C. Plus précisément à la fin de l’ère celtique, – 500 av J.-C. (Le guide de l’Alsace. Roland Kaltenbach. La Manufacture. 1989). Selon l’auteur, la promenade le long du mur long de 10 kilomètres permet de découvrir quelques-unes des traces les plus visibles du celtisme et du druidisme en Alsace, dolmens, blocs creusés pesant plusieurs tonnes et de deux mètres d’épaisseur, retenus entre eux par des tenons en bois, tombes mérovingiennes, grottes, rochers gravés de pétroglyphes, vestiges du castrum romain…
Et puis, si vous aimez les châteaux moyenâgeux et les ruines, vous serez comblés par ceux d’alentours : Dreistein, Hagelschloss, Ottrott, Guirbaden, Kagenfels, Hagelschloss, Birkenfels, Landsberg, Haut-Andlau, Spesbourg, Bernstein, Ramstein, Ortenbourg, Hohenbourg, Koepfel, La Roche, Crax, Beheimstein, à vos souhaits ! Purpurkopf, Heidenkopf, mais pas de Totenkopf, n’en déplaise aux nostalgiques et aux réprouvés. Il faut peut-être 6 heures de marche pour faire le tour de ces fondations où l’on rencontrera d’autres curiosités peu ordinaires, comme la fontaine saint Jean, le Wachtstein et le Schaffstein, tours de guet du mur païen. Un certain Robert Spieler vous en parlera mieux que moi dans « Balades au cœur de l’Europe païenne », ouvrage coécrit avec Alain de Benoist, Guillaume Faye, Jean Haudry et Mait’ Jean Mabire, Pierre Vial et mon camarade d’adolescence Gilles Penelle, entres autres (Les Editions de la Forêt. 2002).
Saint Crétisme priez pour nous !
Le mont sainte Odile à cela d’intéressant qu’il permet de rassembler gentiment « le marteau de Thor et le goupillon » ces deux différentes et opposées mouvances du socle national et nationaliste français. Par le phénomène de sa très longue histoire, ce qui fait toujours plaisir aux païens de la paroisse, aux hellénistes liés au GRECE tel Dominique Venner, et de sa profonde chrétienté, qui rempli de joie son ami et camarade l’abbé Guillaume de Tanoüarn. Henri Vincenot serait pareillement satisfait et comblé de ce mariage de raison, pratiqué dans l’existence sur cette petite montagne foulée naguère par Goethe, Maurice Barrès, André Bazin, Hippolyte Taine ou le père Duval, « la calotte chantante » qui aimait tant ce lieu et qui en parlait avec foi et joie. Ceux qui y vont y reviennent, attirés comme par un aimant. Un bon gamin de dix-sept ans, Mathis, qui vient travailler avec moi tout récemment, me disait que sa maman s’y rendait tour à tour et qu’il ne rêvait lui-même, que de s’empreindre de ce berceau. Il existe vraiment des lieux où souffle l’esprit. Incompréhensibles au vulgum pecus, mais transmis par la race aux rêveurs, aux âmes sensibles, aux enfants et aux simples.
Sainte Odile d’Austrasie.
Un certain Aldaric, dit aussi Etichon, le père de sainte Odile fit donation du château à sa fille en prenant soins de résider plus confortablement dans sa résidence d’Obernai. Odile fonda en 680 le premier couvent de femmes d’Alsace. Elle vécut une destinée de charité et de prières. A sa mort, ses ossements furent recueillis et reposent dans la chapelle du couvent. Léon IX, le « pape alsacien », la déclara sainte et le cloître connut par faict un énorme développement, atteignant son apogée avec l’abbesse Herrade de Landsberg, auteur d’une encyclopédie chrétienne, manuscrite consciencieusement entre 1159 et 1175 intitulée Hortus déliciarum, c’est à dire « Jardin des délices ». Cet ouvrage en latin résume les connaissances théologiques et profanes de l’époque : Les anges, la Trinité et toutes ces insondables énigmes de cosmologie, de géographie et même, de la question juive…
Un mont terrible.
Nous ne parlons pas de cet ancien département français dont la capitale était Porrentruy, situé entre le Haut-Rhin et le Doubs, aujourd’hui rattaché à la Suisse (canton du Jura) mais évoquerons un drame à jamais gravé dans ma mémoire, j’avais vingt ans ! De cet accident aérien survenu le 20 janvier 1992, lorsqu’un airbus A320 s’écrasa, causant la mort de 87 passagers et membres d’équipage (ces derniers devaient loger à l’hôtel), dont 9 voyageurs ont survécu miraculeusement. Il faisait quasiment nuit, le consulat du Japon appelle la réception du Sofitel de Strasbourg où j’étais, pour savoir s’il y avait des ressortissants de ce pays dans un possible accident d’avion sans s’avancer d’avantage. Le ton sentait le drame et l’heure l’inquiétude. Des nuées de véhicules d’incendie et de police quittèrent Strasbourg, par la porte de l’ouest qui n’était plus gardée, faisant tourner leurs gyrophares dans l’obscurité sertie par un silence mouillé, mortuaire et sérieux. Il n’y avait pas de pin-pon-pin-pon. A la télévision régionale rien ne filtrait. Au Sofitel le téléphone sonnait sans arrêt. Nous ne savions rien. Pourtant à 19h20, heure locale, un avion percutait le mont La Bloss de plein fouet, entre le mur païen sud et la table d’orientation de Maennelstein.
Un stèle est élevée ici, dans une clairière de la forêt qui ne demande que le silence.
Franck Nicolle.








