Sélectionner trente femmes d’exception, des guerrières, mais pas uniquement des guerrières, et les mettre à l’honneur. Voilà qui est un exercice difficile, non en raison d’une supposée rareté de cette espèce, mais au contraire parce qu’une telle sélection écarte forcément des femmes de talent, des « mères courage », et aussi des héroïnes, héroïnes face à la mort, ou héroïnes du quotidien. Inversement peuvent s’être glissées dans la nomenclature des personnages plus contestables.
Alain Sanders n’est pas tombé dans le piège de ne vouloir oublier aucune de nos grandes héroïnes, aucune de nos femmes vertueuses, de nos saintes, de nos résistantes. Mais s’il avait eu l’ambition de faire figurer toutes ces femmes admirables, son livre n’aurait pas compté 152 pages, il se serait présenté comme une encyclopédie, en plusieurs tomes. Et encore n’aurait-il pas échappé au risque d’être critiqué pour en avoir oublié. J’aurais tendance à penser que la force morale, l’héroïsme, l’engagement, le courage, le talent, n’ont pas de sexe, même si les femmes ont moins eu l’occasion, dans le passé, de le montrer, du fait des maternités qui les clouaient au lit durant de longues périodes, et aussi parce que les guerres d’antan exigeaient une force physique dont la nature les avait souvent privées.
Bien évidemment, en dépit de ce préambule, quand je me suis plongé dans le livre de Sanders, je n’ai pas pu m’empêcher de regretter de ne pas y avoir trouvé Jeanne d’Arc, ni Jeanne Hachette. En fait ne pas évoquer Jeanne d’Arc est assez logique car son épopée est universellement connue ; grâce à son procès, grâce à sa béatification, puis à sa sanctification, elle a intégré le Panthéon chrétien et y restera pour les siècles des siècles, comme on dit. Il en est de même de Saint Geneviève et de bien d’autres « amazones », honorées grâce à la place que leur a faite l’Eglise.
L’héroïsme de Jeanne Hachette, en revanche, n’est guère connu au-delà de Beauvais et de la Picardie. Mais son exemple poussa apparemment de nombreuses femmes de Beauvais à résister aux troupes de Charles le Téméraire, avec un courage identique. Rappeler son histoire aurait été pleinement justifié.
J’espérais aussi trouver un portrait de Louise de Bettignies (1880-1918). Il y est bien, avec une reproduction du timbre que les postes françaises lui ont consacré en 2018, pour le centenaire de sa disparition. Condamnée à mort par l’occupant « boche » (« schleu », disait aussi mon grand-père) pour avoir transmis des renseignements sur les mouvements de troupe ennemis, elle est morte le 27 septembre 1918 dans une prison allemande. Elle avait 38 ans.
Il m’est arrivé à plusieurs reprises de me rendre au collège parisien Louise de Bettignies (plus exactement Saint-Ursule – Louise de Bettignies), qui donne sur le boulevard Pereire, dans le 17e arrondissement. Avant d’y mettre les pieds je n’avais jamais entendu parler de cette courageuse patriote. Je me souviens avoir été obligé d’interroger pas mal de monde pour finir par avoir une vague explication de la part d’une élève sur la raison pour laquelle le collège avait tenu à l’honorer ainsi.
En revanche Louise Michel, un laideron qui a des rues, des écoles, à son nom, partout en France, est largement honorée par la République, par les communards, par le parti communiste, par les franc-maçons, et par les queers (personnes dont l’identité de genre revendiquée ne correspond pas au sexe de naissance), et par les anarchistes, bien entendu, puisqu’elle se revendiquait comme telle. Je ne vois pas trop ce que le portrait apologétique de cette virago peut ajouter à sa « gloire ». Selon moi, c’est dommage qu’il figure dans ce livre.
A l’occasion des JO de 2024, sa statue a été présentée lors de la cérémonie d’ouverture, avec celles de 9 autres femmes, dont Gisèle Halimi, Simone Veil et Simone de Beauvoir. Elle est bien entourée. Cela suffisait, peut-être ?
Francis Bergeron
Amazones. Trente portraits de femmes irréductibles, par Alain Sanders, Dualpha, 2026.

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