cinéma

Cinéma : Les Rayons et les ombres

Faut-il ou non aller voir ce film de Xavier Giannoli bâti autour du personnage de Jean Luchaire ?

L’homme avait certes de quoi inspirer un cinéaste, tant par son parcours, du journalisme de centre-gauche jusqu’au peloton d’exécution en février 1946 pour collaboration, que par sa personnalité d’aventurier de presse, brillant, charmeur, jouisseur que Dujardin incarne à merveille. Le scénario est axé sur l’affection réciproque qui l’unit à sa fille préférée, l’actrice Corinne Luchaire – elle est la narratrice, dans la déréliction de 1948, après avoir été lynchée, toujours fidèle à un père aimé envers et contre tout. Tous deux sont atteints de la tuberculose, d’où de longues quintes de toux qui auraient pu être sans peine être abrégées… Mais ne barguignons pas : Nastya Golubeva figure une Corinne touchante et convaincante.

Le film comporte deux parties très différentes. La première est d’une honnêteté bien rare de nos jours en pareille matière. Il est bien montré que le jeune Luchaire appartient au parti radical-socialiste dans le cadre duquel il fonde Notre Temps en 1927, périodique très hostile au nationalisme (ouf ! vous voyez que c’était un brave garçon…), sans dire cependant à quel point il fut proche d’Aristide Briand et apprit ainsi qu’un journal en difficulté peut vivre de subventions ministérielles, leçon qu’il va retenir lorsque Le Nouveau Temps sera entretenu par l’occupant allemand. Le personnage campe bien un de ces nombreux idéalistes pacifistes de l’entre-deux-guerres, les « plus jamais ça », rêvant d’entente entre les peuples et particulièrement de réconciliation franco-allemande. `

C’est dans ce contexte qu’il rencontre Otto Abetz et noue avec lui une amitié qui se revèlera indéfectible. Leur sincérité n’est pas mise en doute, et c’est tout naturellement que, devenu ambassadeur d’Allemagne en France, Abetz fera appel à son ami directeur de presse pour populariser l’idée de collaboration, sans lésiner sur les moyens… Nous sommes en 1940 et tout se passe plutôt bien. Le point de bascule est atteint lors du retour des cendres de l’Aiglon : un échec en effet, la cérémonie, en l’absence de Pétain et de Hitler, n’ayant pas eu l’éclat dont rêvait Abetz (lui aussi porté à l’écran par un excellent acteur, August Diehl, particulièrement subtil).

A partir de là, sans explication aucune (pas de mention de l’assassinat de l’aspirant Moser, pas plus que du rôle des communistes), la collaboration devient odieuse et le film hollywoodien. Sans doute Jean Luchaire fut-il « d’une vénalité notoire, cyniquement noceur » (dixit Lucien Rebatet qui détestait cet homme se présentant toujours comme un rempart à l’extrême droite!), mais était-ce une raison pour donner l’impression que le Paris de l’occupation ne fut qu’une suite de fêtes noyées dans le champagne et les partouzes ? Les scènes délirantes et absurdes se succèdent (par exemple, Abetz promène la jeune Corinne dans des caves de l’ambassade où s’entasse le butin allemand!!). Et à la fin, il faut supporter la longue plaidoirie du procureur Lindon accablant d’opprobre celui qu’il allait conduire à la mort. Mais aucune allusion à Simone Signoret, ancienne secrétaire de Luchaire, dont le père André Kaminker fut, à la demande de sa fille, le seul signataire d’une demande de grâce pour l’homme « corrompu [mais] généreux » qui l’avait aidé, lui parmi beaucoup d’autres.

Alors, y aller ou pas ? Bah, bons acteurs, reconstitutions de belle qualité technique : si vous avez trois heures à perdre, allez-y !

Monique Delcroix

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *