Il n’est pas très courant qu’un intellectuel possédant la nationalité française, et emprisonné uniquement en raison de ses écrits, dans un pays au régime dictatorial depuis plus de 60 ans, ne reçoive le soutien que d’une partie seulement de ses confrères, qu’il fasse même l’objet d’attaques virulentes venues de la gauche, y compris d’une gauche dite « modérée » ou « de gouvernement ».
C’est pourtant ce qui est arrivé à Boualem Sansal. Pour ces gens-là, soutenir le dictateur Tebboune n’est pas un problème. Et demander en parallèle l’interdiction en France des médias de Bolloré, ou des diners festifs du Canon français, n’est pas non plus un problème. Cherchez l’erreur, ou plutôt le projet politique sous-jacent.
Sous le titre La Légende, le livre de Sansal est désormais en vente un peu partout, mais publié par Grasset, pas par son éditeur historique, Gallimard, Sansal ayant reproché à Gallimard d’avoir refusé de participer à « une stratégie de combat contre le président Tebboune » (dixit Le Figaro du 12 juin).
Littérature carcérale
Sansal nous dit dans un « avertissement » que son témoignage a été « écrit en quarante jours, dans l’urgence, avec la blessure encore ouverte ». Le démarrage du récit de son emprisonnement est un peu laborieux, mais sans doute était-ce le prix à payer pour obtenir ce témoignage « à chaud ».
Notre « famille » politique, intellectuelle, spirituelle, n’a jamais été avare dans la production d’une littérature carcérale de qualité, de Léon Daudet aux héros de l’Algérie française, sans compter les innombrables authentiques chefs d’œuvre, fruits d’une épuration trop oubliée, mais qui a meurtri pratiquement toute une génération. Relisez donc Brasillach, Béraud, Rebatet et Cousteau, Robert Poulet, jusqu’à Sacha Guitry, qui ne fit qu’un court séjour dans les geôles épuratoires, mais qui en tira un témoignage extraordinaire : 60 jours de prison.
La Légende n’a pas cette qualité, tout simplement parce que le contexte est différent, et que l’emprisonnement de Sansal était un acte arbitraire chimiquement pur, dans un pays qui nous est désormais étranger. Mais son livre a aussi l’intérêt de nous raconter de l’intérieur la vie carcérale en Algérie. On comprend au passage pourquoi tant de criminels algériens préfèrent commettre leurs forfaits en France plutôt que dans leur mère patrie !
Les discussions de Sansal avec les gardiens ou ses compagnons de cellule sont intéressantes, également : les gardiens manifestent souvent leur soutien au prisonnier. La détestation de Tebboune est très forte, en Algérie. Tout le monde l’appelle d’ailleurs Teb le Maudit. Mais Sansal, lui, est généralement traité de bâtard dans les canaux d’information officiels.
Quant aux persécutions et vexations subies, notre Académicien en tire une occasion d’écrire au tyran, à ses ministres des missives sarcastiques « pour leur dire ma joie de les voir se comporter exactement comme je les décrivais dans mes livres et dans mes portraits de dictateurs ». Quel provocateur, cet écrivain, c’est comme cela qu’on les aime. De la trempe d’un Soljenitsyne, qu’il évoque souvent, comme dans cette formule : « lorsque Alexandre Soljenitsyne révèle l’archipel des goulags, il ne publie pas un livre : il fracture un système ».
Ce que nous dit Sansal
Sansal raconte encore que les détenus le considéraient comme une légende vivante. Ils espéraient de lui qu’il parvienne à faire libérer les prisonniers, puis « par embrasement général » que le peuple tout entier soit libéré, que l’Algérie soit sauvée, la vie réparée, le monde reconstruit. Rien que cela !
Boualem Sansal nous dit encore, à propos de l’Islam, que cette religion « n’admet pas la cohabitation et l’échange libre. Il veut le pouvoir, tout le pouvoir, et, au-delà, l’essence même du pouvoir, dans cette vie comme dans l’autre. Je le voyais parfois comme un sarcophage ; recouvert d’un catafalque vert, et je pensais au sarcophage de Tchernobyl, une gigantesque chape de béton posée sur un désastre consommé, des territoires saccagés et des peuples abîmés. On recouvre. On calfeutre. On scelle. On surveille. On vérifie et on serre un peu plus ».
L’auteur nous rappelle aussi que l’Algérie indépendante s’est faite dans un déchainement de violence intérieure : « les harkis sont traqués, massacrés, livrés à la vindicte. Les pieds-noirs fuient dans la panique, abandonnant tout, parfois en quelques heures. Ce ne sont pas des débordements. Ce sont des scènes fondatrices. Le nouveau pouvoir s’installe dans l’idée que l’épuration est un langage politique efficace. Dès l’origine, le régime parle par la violence (…). Les nationalisations tombent comme des couperets. Brutales, idéologiques, souvent improvisées, elles détruisent plus qu’elles ne construisent. On confisque, on redistribue, on proclame (…). L’arabisation et l’islamisation sont menées à marche forcée (…) On efface, on remplace, on uniformise. On condamne. La berbérité, socle vital du peuple, est effacée. La Kabylie est visée en premier dans cette épuration culturelle ».
Mais si Sansal note, par contraste, qu’« en France le peuple est libre (…), il constate aussi qu’il est « tenu à distance par le barrage républicain, le barrage des médias et les contre-discours politiques
La Légende est donc un petit livre, par sa brièveté, et la rapidité de son écriture, mais qui nous en apprend beaucoup sur l’état d’esprit des Algériens, leur détestation du système Tebboune. Il nous en apprend au moins autant sur Boualem Sansal lui-même. Et hélas, enfin, sur l’image que les officiels français se font de l’Algérie d’aujourd’hui. Un livre important, en fait, derrière l’ironie que sait pratiquer à haute dose notre franco-algérien préféré.
Francis Bergeron
La Légende, par Boualem Sansal, Grasset 2026, 246 p., 22€.







