Si les volontaires ayant embrassé à partir de 1936 la cause des républicains espagnols ont été considérés comme des héros, et pour certains sont devenus ministres (André Malraux), d’autres, engagés et tombés dans des combats généralement jugés douteux, n’ont pas eu cette chance. Deux livres récents évoquent la courte vie de deux d’entre eux.
1968 : mourir pour la Palestine
En rééditant un livre qui n’était plus disponible en langue française depuis un demi-siècle, les Éditions du Paillon s’intéressent au témoignage de Roger Coudroy (1935-1968), le premier Européen mort au combat pour la cause palestinienne. J’ai vécu la résistance palestinienne (104 pages, 15 €), préfacé par l’essayiste national-révolutionnaire et traditionaliste Claudio Mutti, honore la mémoire de cet ingénieur franco-belge, militant du mouvement Jeune Europe du Belge Jean Thiriart qui prônait la lutte contre « l’impérialisme américano-sioniste .»
Roger Coudroy a exercé comme ingénieur au Liban puis au Koweït pendant trois ans avant de s’engager dans la résistance palestinienne, une décision mûrement réfléchie comme en témoigne son intérêt pour l’histoire de cette région du monde et sa maîtrise de la langue arabe.
À Beyrouth, il prend contact avec un jeune chrétien libanais qui se présente comme un « guérillero » d’El-Fath (le Mouvement national pour la libération de la Palestine), une organisation militairement active depuis quatre ans. Son interlocuteur lui précise que des « centres d’entraînement s’organisent aussi bien en Palestine occupée qu’en Syrie, Jordanie et Égypte ».
Après la guerre des Six Jours de 1967, les dirigeants d’El-Fath sont reçus dans « toutes les capitales arabes, qui rivalisent d’efforts pour les aider » : « Les fonds affluent. Les volontaires aussi. » Les États arabes sont alors unanimes « sur l’action, les moyens et le choix d’un chef » : l’homme d’État égyptien Gamal Abdel Nasser.
Roger Coudroy précise que « contrairement aux autres organisations de terroristes, El-Fath […] ne s’opposa jamais à l’OLP (Organisation de libération de la Palestine) : chacune représentait le même peuple, de manière différente : El-Fath sur le champ de bataille, l’OLP aux tables de conférence ».
À Damas, il est reçu par six hommes qui l’interrogent en se montrant « très émus qu’un Occidental s’intéresse à leur aventure ». Le chef des activistes lui dit : « J’ai téléphoné à Amman. On t’attendra là-bas. Si tu es prêt à vivre dans les grottes, à avoir froid la nuit, chaud le jour, à marcher cinquante kilomètres et à manger du pain et du fromage pendant des jours, tu es le bienvenu. » Roger Coudroy acquiesce et le chef lui serre la main en le qualifiant de « frère ».
Dans l’antichambre, un groupe de jeunes Libanais est venu pour s’engager, mais les camps d’entraînement sont pleins : « On prendra leur nom, leur adresse et on les renverra chez eux, désappointés, en leur promettant de les appeler au moment opportun. »
Accompagné de Brutus, son chien-loup, la nouvelle recrue se rend dans le camp de réfugiés de Baqa’a, où sept mille tentes couvrent la superficie d’une petite ville tandis qu’un millier de familles dorment à la belle étoile. Ce n’est qu’un camp parmi d’autres car 1 500 000 Palestiniens vivent (déjà) sans foyer et sans ressources. Plusieurs jours s’écoulent avant la rencontre avec un certain Salah, un cadre important du mouvement El-Fath.
Moins d’un mois après son intégration dans un camp d’entraînement, Roger Coudroy se porte volontaire pour prendre part à des actions de commando. Le 3 juin 1968, celui que les Palestiniens appelleront « As Saleh » (« le juste ») meurt lors d’un affrontement avec Tsahal.
1991 : mourir pour la Croatie
Jean-Michel Nicolier aurait eu 60 ans cette année. Mais lors du déclin de la Fédération des Républiques socialistes yougoslaves, quand la Serbie-Monténégro attaque la Croatie trop indépendantiste à son gré, ce fervent catholique et anticommuniste convaincu, natif de Vesoul, choisit son camp : il rejoint les rangs croates, plus précisément le HOS, branche paramilitaire du HSP, le Parti croate du droit. Il participe ainsi à la sanglante bataille de Vukovar, où il est grièvement blessé le 9 novembre 1991. Soigné à l’hôpital de la ville, il périt à 25 ans lors du massacre de Vukovar, lorsque l’Armée populaire yougoslave s’empare de cette belle, prospère et ancienne cité qui mettra des lustres à se reconstruire, pierres et âmes. Les militaires blessés sont assassinés et leurs cadavres jetés dans des fosses communes à Ovcara.
L’exécution du jeune Français fut plus tard officiellement reconnue par Spasoje Petković, surnommé « Štuka » (tout un programme !) — et qui, accusé de crime contre l’humanité, obtint à Belgrade un statut proche de celui de témoin assisté… et une nouvelle identité.
Longtemps après la guerre, les restes de trois suppliciés furent retrouvés et examinés par les légistes croates. Un test ADN permit en septembre 2025 d’identifier ceux de Jean-Michel Nicolier, considéré comme martyr en Croatie et dont un pont orné d’une stèle à sa mémoire sur la rivière Vuka porte désormais le nom. Alors qu’il est ignoré en France…
C’est pour combler ce vide qu’après la romancière zabréboise Nevenka Nekić, Me Ghislain Dubois, avocat de la mère et du frère du jeune soldat, lui a consacré un livre déchirant, Né français, mort croate, Jean-Michel Nicolier, un Français à Vukovar (Éditions Dualpha, 180 pages, 25 €). Alors que toute l’Europe est sommée de se mobiliser pour l’Ukraine dont le président, à l’initiative d’Emmanuel Macron, a été accueilli avec faste au sommet du G7 à Évian, le destin du Franc-Comtois qui mit sa peau au bout de ses idées mérite d’être connu de ses compatriotes.
Johan Hardoy









