Les personnages autoritaires et conservateurs ne me sont pas d’emblée sympathiques, surtout lorsque ceux-ci font le jeu de Washington. C’est la raison pour laquelle j’ai ouvert la biographie d’Augusto Pinochet écrite par Jean-Claude Rolinat avec certaines appréhensions, rien ne me liant particulièrement aux dirigeants autoritaires pro-américains, de Duterte au Chah d’Iran, en passant par Franco.
Après une longue carrière militaire l’ayant porté à la tête de l’armée de terre, Augusto Pinochet renversa le gouvernement socialiste de Salvador Allende le 11 septembre 1973. Depuis 1971, les tensions avaient explosé au Chili, avec la multiplication des manifestations, notamment les « marches des casseroles » menées par des ménagères, auxquelles s’opposaient violemment les groupes de choc socialistes. Des appels à la révolution avaient été lancés, des dépôts d’armes découverts, l’économie périclitait et l’inflation explosait. Le pays semblait au bord de la guerre civile.
La prise de pouvoir se fit dans un calme relatif, malgré des affrontements sporadiques. Une fois l’armée au pouvoir, une partie importante de la société civile se rallia à la junte. S’amorça alors pour Pinochet un règne de dix-sept ans, d’abord comme chef de la Junta de Gobierno, puis comme président de la République, jusqu’au 11 mars 1990.
Rolinat déboulonne plusieurs mythes tenaces. D’abord, il rappelle que Pinochet fut un dirigeant autoritaire, mais pas un fasciste. Le régime de la junte ne reposait notamment pas sur un véritable culte de la personnalité et le programme politique n’avait rien de corporatiste. Loin d’être un dictateur honni, Pinochet bénéficia d’un large soutien populaire lors du plébiscite de 1978, puis de celui de 1980. Surtout, après avoir perdu le plébiscite de 1988, il accepta de remettre les rênes du pouvoir et de préparer le retour à la démocratie.
Et puis, sur le plan de la violence et de la répression exercées par son régime, Pinochet lui-même reconnut certains « excès » et, souligne Rolinat, favorisa la poursuite de militaires impliqués dans des abus, preuve selon lui qu’il ne les cautionnait pas. Un geste de justice que les victimes de l’épuration officielle et officieuse qui suivit la Libération en France n’eurent, elles, jamais le loisir de recevoir.
Pour Rolinat, cette violence doit être replacée dans le contexte de la menace d’une guerre civile. Quel aurait été le bilan final si les choses avaient dégénéré davantage? Les chiffres établis par les commissions chiliennes font état de 3 197 morts ou disparus attribués à la violence politique durant la période de la dictature. Sans excuser cette répression, Rolinat la relativise donc en la replaçant dans le contexte de son époque. Et il est vrai que, dans plusieurs pays du tiers-monde, les affrontements politiques de cette période provoquèrent des bains de sang autrement plus importants. Au Nicaragua, la révolution sandiniste et la contre-révolution des Contras firent ainsi des dizaines de milliers de victimes.
Sur le plan économique, Rolinat salue le traitement de choc des Chicago Boys, inspirés notamment par Milton Friedman, avec des économistes tels que Pablo Baraona, Hernán Büchi, Sergio de Castro et José Piñera. Ceux-ci mirent en œuvre un vaste programme de libéralisation et de privatisation de l’économie chilienne, contribuant à freiner l’inflation et à favoriser la croissance ainsi que l’augmentation des exportations. Toutefois, le chômage demeura élevé et les effets sociaux de cette politique furent considérables. Le bilan économique du régime apparaît donc beaucoup plus contrasté que ne le laisse entendre le récit de ses défenseurs.
D’ailleurs, cette politique économique contribua à fragiliser le régime Pinochet. Des manifestations annuelles débutèrent le 11 septembre 1982, alimentées notamment par les classes les plus pauvres, laissées pour compte par le programme de libéralisation du pays et durement frappées par la crise économique. En parallèle, la tentative d’assassinat de Pinochet en 1986 vint rappeler que le pays n’avait certainement pas été unifié comme le général l’avait espéré.
L’essoufflement du régime et la fronde grandissante poussèrent finalement la junte à accepter une démocratisation de la société à la fin de la décennie. Ayant perdu le plébiscite de 1988, Pinochet démissionna de son poste de président de la République, tout en demeurant commandant en chef de l’armée pendant plusieurs années afin d’accompagner la transition.
Dithyrambique, Rolinat dresse ainsi le bilan de Pinochet :
« La haine poursuivait cet homme qui n’avait fait que son devoir en remettant debout le Chili, le positionnant sur les rails du progrès sans la [sic] avoir été quelque peu bousculés, maltraités, mais le Chili sortait intacte d’une menace communiste. Certes, la liberté et les droits de l’homme avaient [sic] été mis à terrible épreuve, et l’objectif de retour à la démocratie avait été atteint. Pinochet avait tenu parole. Peu de “dictateurs” acceptent de s’incliner devant le suffrage universel, une fois la mission accomplie. Rares sont, en effet, les “hommes forts”, les dirigeants “à poigne” qui, après des années de pouvoir absolu, acceptent de remettre en jeu leur titre et ouvrent à l’opposition les antennes de la télévision nationale. Le “héros” de la révolution cubaine, Fidel Castro, a-t-il accepté le verdict des urnes, lui qui fit fusiller les partisans du dictateur Batista lorsqu’il prit le pouvoir, en janvier 1959? Pinochet restera dans l’Histoire comme une exception, quoi qu’en disent ses détracteurs. »
Qu’on adhère ou non à ses conclusions, Rolinat change profondément notre perception de Pinochet. Sans faire de lui le sauveur du Chili, cette figure singulière n’était certainement pas réductible au sanguinaire boucher que les médias nous ont si souvent dépeint. Entre le mythe du sauveur providentiel et celui du tyran sanguinaire, la réalité apparaît infiniment plus complexe.
Rémi Tremblay
Rolinat, Jean-Claude. Augusto Pinochet, la résurrection du Chili, Bio Collection, Éditions Déterna et Les Bouquins de Synthèse nationale, 2026, 151 p.


