justice

Carcassonne : « Défendre l’homme, sans défendre l’indéfendable »

« Puisque je suis d’eux, je ne renierai jamais les miens, quoi qu’ils fassent. Je ne prêcherai jamais contre eux devant autrui. S’il est possible de prendre leur défense, je les défendrai. S’ils me couvrent de honte, j’enfermerai cette honte dans mon cœur, et me tairai. Quoi que je pense alors sur eux, je ne servirai jamais de témoin à charge » (Antoine de Saint-Exupéry, dans Pilote de Guerre).

Je découvre, à plusieurs milliers de kilomètres de Carcassonne, au cœur des Berkshires et du Vermont, la tempête médiatique et numérique qui s’est abattue sur un policier municipal de notre ville, à la suite de propos immondes, enregistrés puis diffusés (1). Je veux le dire sans détour : je condamne ces propos. Je les condamne d’autant plus fermement que je connais personnellement, professionnellement et médicalement celui qui les a prononcés. Mais je refuse aussi de confondre la condamnation nécessaire de paroles avec la négation de toute une vie.

L’enregistrement, d’après ce que je sais, a été réalisé alors qu’il se trouvait à la popote, au cours d’une nuit de garde, dans le cadre d’une conversation entre collègues. Une conversation de ces moments de relâchement où les hommes parlent entre eux, comme il peut arriver que l’on entende, au détour d’une fête de famille ou au café du commerce, des paroles que leurs auteurs n’auraient jamais prononcées en public. Cela ne rend évidemment pas ses propos moins immondes, et je ne cherche en rien à les excuser. Mais il faut aussi savoir distinguer une parole privée, aussi condamnable soit-elle, d’une prise de position publique ou d’un acte. Le contexte n’efface pas la faute ; il permet simplement de ne pas confondre une parole avec toute une existence et de ne pas réduire un homme à quelques minutes volées dans une nuit de garde.

Il est des hommes que l’on réduit aujourd’hui à quelques minutes d’enregistrement, comme si une vie entière pouvait être effacée en quelques clics. Je ne veux pas participer à cette facilité.

Car j’ai connu cet homme dans des circonstances où les mots comptaient moins que les actes.

Il a effectué 17 opérations extérieures, dont deux en Afghanistan. Il y a connu la violence, la peur et la souffrance. Il a perdu son binôme, un frère d’armes commando parachutiste. Il a lui-même été blessé par explosion.

Je l’ai également vu en opération extérieure lorsqu’il servait comme auxiliaire sanitaire. En République centrafricaine, au Gabon, en Côte d’Ivoire, au Kosovo, dans ces terres où la guerre ne demande pas aux hommes leur opinion avant de leur imposer la souffrance, je l’ai vu apporter son aide et participer aux soins d’enfants et de femmes victimes de viols, d’hommes victimes de tortures et de populations prises dans les conflits.

Je l’ai ensuite retrouvé à son retour d’Afghanistan. Là encore, il était engagé au milieu de populations musulmanes, exposé aux mêmes dangers que ceux qu’il était venu protéger. Face aux talibans, il a fait ce que font les militaires : il a servi parce que la France le lui demandait. La République a reconnu son engagement et son courage, et ses états de service ont été récompensés comme ils devaient l’être, par plusieurs citations.

Je connais également ses blessures, ses souffrances, ses joies et ses silences. Comme médecin, j’ai accompagné au fil des années de nombreux militaires revenus de ces guerres avec des blessures que l’on voit et d’autres que l’on ne voit pas.

Et il y a quelques jours à peine, j’ai perdu l’un de mes frères d’armes très proche. Il s’est donné la mort, emporté par l’une de ces blessures invisibles que la guerre laisse parfois au plus profond des hommes.

Je sais donc ce que peut produire la guerre sur un homme. Cela ne justifie rien. Mais cela mérite d’être connu. Et puis il y a Carcassonne.

Je ne parle pas ici d’une ville imaginaire ou de quartiers observés depuis un bureau. J’y suis allé. J’y ai soigné. J’y ai été agressé. Ma voiture y a été vandalisée. J’ai connu ces nuits où certains quartiers étaient devenus suffisamment dangereux pour que nombre de médecins de garde refusent de s’y rendre.

Et ces quartiers ne connaissaient pas seulement les incivilités ou les petits trafics. Ils étaient déjà confrontés aux violences liées au narcotrafic, aux armes, aux morts par balles, aux règlements de comptes et à une violence qui, peu à peu, avait cessé d’être exceptionnelle. L’assassin-terroriste du colonel Beltrame et trois audois y vivait.

J’ai soigné des victimes et accompagné leurs familles. J’ai soigné leurs bourreaux et leurs familles. J’ai vu leurs armes. J’ai vu leur haine. J’ai consolé les mères et leurs enfants.

Je me suis moi-même rendu plusieurs fois dans deux de ces quartiers, accompagné par la police municipale.

Voilà pourquoi je sais ce que signifiait, concrètement, envoyer des hommes dans ces endroits, la nuit. Il ne suffisait pas d’y envoyer de simples médiateurs. Il fallait des hommes capables d’intervenir de jour comme de nuit, par tous les temps, dans des quartiers où la tranquillité publique avait depuis longtemps cédé du terrain à la peur, au trafic et à la violence.

C’est dans cette réalité qu’une partie de cette police municipale avait été pensée et constituée. Et c’est aussi dans cette réalité que cet homme avait été recruté, après les vérifications nécessaires, notamment au regard de son passé militaire et de son expérience opérationnelle, à juste titre par notre ancien maire Gérard Larrat, que j’ai longtemps soutenu et qui avait lui-même accordé sa confiance à de nombreux parachutistes du 3e RPIMa.Je l’ai vu alors dans ce qu’il avait de meilleur. Je ne l’ai jamais vu, dans mon expérience personnelle, professionnelle ou médicale, accomplir un acte raciste ou misogyne. Bien au contraire.

C’est pourquoi je refuse aujourd’hui de mentir sur ce que j’ai connu pour me conformer à ce que l’on attend de moi.

Je ne suis ni son avocat, ni son juge. Je ne demande à personne de lui pardonner. Je ne demande à personne d’oublier ses paroles.

Je témoigne. Je témoigne avec la liberté que donne une vie professionnelle consacrée, dans le réel et non dans les slogans, à combattre toutes les formes de racisme et les violences faites aux femmes. Des milliers de femmes et d’hommes que j’ai rencontrés au cours de ma carrière pourraient en témoigner.

Alors oui, je condamne ses paroles. Sans réserve. Mais je refuse de condamner, avec elles, tout ce que j’ai vu de cet homme lorsqu’il fallait agir plutôt que parler.

L’être humain est plus complexe que les quelques secondes d’une vidéo. Il porte ses grandeurs et ses failles, ses blessures et ses contradictions. Il peut accomplir le meilleur et, un soir, prononcer le pire. C’est précisément parce que je connais ses failles que je peux parler de ses grandeurs.

Je laisse donc chacun libre de me suivre, de ne pas me suivre, de me comprendre ou de me critiquer. Ceux qui me connaissent depuis longtemps savent que je n’ai jamais eu besoin de complaisance pour défendre ce que je crois juste.

Je ne défends pas ses propos. Je défends l’homme que j’ai connu.

Et je demande seulement que l’on se souvienne d’une chose : une vie ne se résume pas à une conversation volée au milieu d’une nuit de garde.

Parce qu’au bout du compte, je crois encore que notre humanité se mesure moins à notre capacité à juger ceux qui sont tombés qu’à notre capacité à regarder leurs fautes sans cesser de voir l’homme.

J’ai connu l’homme avant de connaître la faute ; je ne nierai ni l’une ni l’autre.

Docteur Philippe Paux, ancien médecin chef du 3e RPIMa     

    P.-S. Je n’ai pas écrit ces lignes pour ouvrir un débat, ni pour convaincre qui que ce soit. Je témoigne simplement, avec la liberté et la responsabilité que me donnent ce que j’ai vécu et ce que j’ai personnellement connu. Chacun est naturellement libre de penser ce qu’il souhaite de mon témoignage. 

‘1).NDLR. https://nouveaupresent.fr/2026/09/14/le-scandale-de-carcassonne-ineluctable-consequence-du-grand-remplacement/

Nous soutenir !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *