Suisse

Quand Ramuz chantait le Rhône

Dans les années 2000, je n’avais jamais lu une ligne de Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947), écrivain suisse réputé mais assez peu diffusé en France, me semblait-il, et présenté souvent comme un romancier régionaliste, le Henri Pourrat (avec qui il se liera à partir de 1926), ou le Gaston Chérau du pays vaudois, en quelque sorte.

Alors que je séjournais, en compagnie de mes fils, aux Diablerets, une station de ski située dans les Alpes vaudoises, un ami suisse me signala que le roman de Ramuz, Derborence, se passait très précisément aux Diablerets, non loin de Gstaad, l’une des stations les plus réputées d’Europe. Récit basé sur un fait divers authentique : celui de l’engloutissement d’un village ou plus exactement « l’histoire d’une montagne qui s’écroule sur un alpage » selon des termes désormais consacrés. J’ai donc lu ce roman-récit il y a une bonne vingtaine d’années : le village en deuil, et l’arrivée d’un survivant devenu fou, l’espoir – fou, lui aussi – qu’il y ait d’autres survivants.

Le roman est assez proche de la vérité : en 1714 un éboulement, par effondrement d’une falaise, ravagea un hameau des Diablerets, au lieu-dit « la quille de bois », faisant une quinzaine de morts.

Si je devais relire Derborence, je ne reprendrais certes pas le triste volume, dont j’avais fait alors l’acquisition : les pages s’effritaient quand on les tournait, comme bien des publications de l’entre-deux-guerres. Mais il existe aujourd’hui une version autrement plus alléchante, sous forme de roman graphique, parue en 2022 chez Helvetiq. Les critiques sont spécialement élogieuses concernant le travail de l’illustrateur, Fabian Manor. Il n’a pas tout-à-fait trente ans, mais il dessine depuis l’âge de quatorze ans. C’est certainement dans cette édition-là qu’il faut relire Derborence.

Cahiers vaudois

Aujourd’hui je ne suis pas sensé me livrer à une large digression sur l’œuvre de Ramuz, mais vous parler surtout d’une plaquette que viennent de publier les éditions La guépine. Il s’agit de la réunion de deux textes : d’abord une sorte de manifeste intitulé Raison d’être, initialement paru en 1914, ensuite Chant de notre Rhône, publié en 1920.

Au début du XXe siècle, les manifestes littéraires étaient à la mode. Le régionalisme aussi. On pense à Maurras et aux félibres, à Giono et au Cantadour, à Barrès et à sa Colline inspirée… Des intellectuels vaudois décidèrent de lancer, dans ces années-là, une revue littéraire, les Cahiers vaudois. Ramuz avait alors 36 ans. Il venait de passer une douzaine d’années à Paris, fréquentant le monde littéraire, et il s’était notamment lié aux frères Tharaud, à Gide, au poète Maurice de Guérin. Il avait déjà une œuvre derrière lui, et lors de son retour au pays, il était auréolé d’un certain prestige. Raison d’être, qui est donc le manifeste de ce groupe littéraire vaudois, n’a rien d’un texte politique, régionaliste, ou folklorique. Il s’agit plutôt d’une sorte d’état des lieux à vocation esthétique. Quant au Chant de notre Rhône, c’est un texte poétique, mais en prose, qui célèbre le vin, les vignes, et cette frontière naturelle que constitue le Rhône entre la Savoie et les cantons suisses, une « frontière liquide ». Ramuz raconte le Rhin du nord tourné vers la Germanie, et la Suisse du Rhône, qui est déjà le midi, avec ses vignes surplombant Lausanne et le lac Léman, le Léman qu’un postfacier décrit comme « notre Méditerranée à nous » (les poètes peuvent tout se permettre !).

Francis Bergeron

Raison d’être. Chant de notre Rhône, par C.F. Ramuz, préface de J.L. Pierre, postface de L. Combet, La guêpine éditions, 10 Mail de la Poterie, 36700 Loches laguepine@gmail.com

Derborence, roman graphique, texte de Ramuz, dessins de Fabian Manor, Editions Helvetiq, 2022

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