L’association des amis de Michel Gourdon publie un monumental album consacré aux couvertures des romans policiers de la collection « spécial-police » que publièrent les éditions Fleuve Noir, entre 1949 et 1969. L’album – un grand format de près de 300 pages, (qui doit bien peser autour de deux kilos !), est magnifiquement illustré de plusieurs centaines de couvertures du dessinateur Michel Gourdon (1925-2014), qui fut l’un des maitres du genre. Gourdon illustrait en parallèle les productions de la collection « Angoisse » et ceux de la collection « Espionnage », chez le même éditeur.
Les tirages de ces « romans de gare » (trois titres étaient publiés chaque mois) étaient colossaux, nous raconte Michel Amelin, lui-même auteur de romans policiers et de livres pour la jeunesse, dans une préface très érudite et passionnante.
Peter Randa, auteur majeur
Adam Saint-Moore, l’un des principaux auteurs Fleuve Noir, a écrit 56 romans pour la seule collection « Spécial-Police », mais il publiait en parallèle dans d’autres collections du Fleuve Noir (Espionnage, Angoisse, Anticipation etc.), et Amelin nous rappelle que chaque titre se vendait à plus de 100 000 exemplaires ! Des chiffres qui font rêver, aujourd’hui.
Peter Randa – le père de notre Philippe Randa – était également l’un des auteurs majeurs de la collection « Spécial-Police » (102 de ses romans furent publiés dans cette seule collection, entre 1955 et 1980). Ses romans restent aujourd’hui parmi les plus lisibles, avec des intrigues souvent très originales !).
André Lay (130 romans), Mario-Ropp (96 titres) et bien entendu San-Antonio (78 titres seulement car il quitta Fleuve Noir en 1972) ont contribué au succès de la collection « Spécial-Police ». Pour ce qui concerne les volumes de ventes, Frédéric Dard, alias San-Antonio – les battait tous, avec des tirages proprement hallucinants. C’était vraiment l’âge d’or de l’édition !
Mais il faut reconnaitre aussi que le patron de la maison d’édition, Armand de Caro, menait une politique de diffusion d’une extrême efficacité. Non seulement les romans du Fleuve Noir se devaient de figurer en bonne place dans les kiosques Hachette des gares, mais on les trouvait aussi chez les libraires et les marchands de journaux, bien entendu, et même dans les stations-services et dans la moindre épicerie de village.
De toute cette abondante production, il reste avant tout le souvenir des formidables couvertures de Gourdon. Elles sont presque toujours inquiétantes, sur un fond assez sombre, et nous résument un drame (pas toujours en réel rapport avec l’intrigue du livre !). Ces couvertures sont collectionnées, aujourd’hui, sous la forme des livre de l’époque, que l’on peut facilement trouver chez les bouquinistes, dans les boites à livres et les vide-greniers, ceci compte tenu des tirages alors colossaux, ou par le biais de ventes publiques spécialisées, pour ce qui concerne les gouaches originales.
Pourquoi ces dessins sont-ils si prisés, de nos jours ? Parce qu’ils nous montrent la France des années d’après-guerre : les coiffures et les tenues des femmes (quand le dessinateur leur en faisait porter !), les costumes un peu larges, les cravates et les chapeaux de feutre des héros – en principe des hommes entre 30 et 40 ans, détectives ou inspecteurs de police -, les voitures (203, 403, Simca Aronde ou belles américaines…), les locomotives, à vapeur, ou électriques comme la loco BB vert clair, star des années 1950/1960, les avions, toujours à hélices, et aussi les téléphones en ébonite, les machines à écrire Underwood et autres accessoires, courants à cette époque.
Une chambre tapissée de polars
Chez nous, dans ces années-là, les fêtes familiales se déroulaient le plus souvent chez ma grand-mère, à Montgeron, (ville qui était encore en Seine et Oise, à cette époque). Je dormais dans la chambre mansardée de mon oncle, dont les murs étaient garnis de bibliothèques pleines de romands policiers. Cet oncle faisait des études de médecine, ce qui lui laissait apparemment des loisirs tels qu’il pouvait enchainer sans discontinuité la lectures de polars. La chambre était littéralement tapissée de polars jusqu’au plafond.
Classer sa bibliothèque faisait partie de mes distractions. Il y avait les « Série Noire » aux couvertures noires, bien entendu ; les classer se limitait à les ranger dans l’ordre des numéros. Il en était de même pour les « Masque », tout aussi sobres de présentation, mais de couleur jaune-orange, et il existait des polars publiés dans des collections moins connues, comme « La Loupe ». Le plus souvent les éventuelles jaquettes papier manquaient, car ces livres passaient de mains en mains dans les familles.
Mais les polars qui m’attiraient le plus – les seuls, à vrai dire, qui retenaient mon attentioon et me donnaient envoie de les lire, c’était – déjà – les « Spécial-Police » du Fleuve Noir. Certes, à 12 ou 13 ans, 14 ans, peut-être, je n’avais pas encore le désir de me plonger dans ces lectures-là. J’en étais toujours à Bob Morane, à Biggles et aux « Signe de Piste ». Déjà Exbrayat et Agatha Christie (collection « Le Masque ») commençaient toutefois à intéresser les ados de mon âge.
Mais pour faire fonctionner l’imagination, rien ne valait les illustrations de Gourdon, de la collection « Spécial-Police ». En fait les nostalgies de ces années-là doivent sans doute infiniment plus à Michel Gourdon qu’au vrai vécu de la génération des années 60.
Francis Bergeron
Les « spécial Police de Michel Gourdon au Fleuve Noir », Association des Amis de Michel Gourdon, 2 rue Rousselle 92800 Puteaux, 2026, préface et chroniques de Michel Amelin, 268 pages, 45€.








