Chaque société a ses mythes fondateurs, souvent réinterprétés et réinventés au fil des modes idéologiques. Pour le Québec moderne, dont l’histoire a pourtant débuté il y a plus de 400 ans, il s’agit de la Révolution tranquille, période de transition durant laquelle le peuple canadien-français, tissé serré et animé d’une foi rayonnante, devint un peuple acculturé, nourri aux mamelles de l’État-providence.
Pour bien ancrer ce mythe dans l’historiographie, on présente la période précédente, marquée par la gouvernance de Maurice Duplessis, comme une Grande Noirceur, une époque caractérisée par l’ignorance, la corruption et l’aplaventrisme devant les Anglo-Saxons.
Longtemps dominante dans l’interprétation historique, cette version a aujourd’hui du plomb dans l’aile : les faits ne concordent pas toujours avec le récit officiel. Le Québec pré-Révolution tranquille n’était ni arriéré ni pauvre, et les gains des années suivantes s’expliquent notamment par l’élan économique et institutionnel des années duplessistes.
C’est cette thèse que défend l’historien Jean-Claude Dupuis. Celui-ci, malgré un doctorat en histoire, ne sera jamais invité sur les plateaux des émissions grand public. Il se définit lui-même comme « un nationaliste ethnique à la Groulx, un antidémocrate à la Maurras et un catholique intégriste à la Saint-Pie X ». De quoi faire de lui un paria dans le monde universitaire. Ce statut, n’en déplaise à l’intelligentsia québécoise, n’entache toutefois en rien la rigueur de ses analyses.
Dupuis dresse une synthèse des principaux événements et personnages de l’époque, mais aussi, et c’est là l’aspect le plus important, des réalisations de cette période charnière ainsi que des courants de pensée qui la sous-tendent.
Le bilan de la Révolution tranquille fut finalement d’américaniser le Canadien français, d’en faire un Nord-Américain de langue française, un Québécois dénaturé. Nous ne sommes pas davantage maîtres chez nous que nous ne l’étions auparavant; pire encore, une partie de notre âme et de notre culture nous a été spoliée. Le Canadien français a embrassé le laïcisme, le cosmopolitisme et l’individualisme.
Plus globalement, à ses yeux, le déclin de l’Occident trouve son origine dans le Concile Vatican II, époque où l’Église cessa de proclamer avec vigueur son magistère. Privé d’une Église forte et triomphante, le Québec ne sut bénéficier de l’appui nécessaire de Rome pour préserver son unicité.
Rémi Tremblay
Jean-Claude Dupuis, Maîtres chez nous chez nous? Maison d’édition Avant-Garde, 2025, 158 p.








