Brasillach

Dans une version actualisée et enrichie, le « Brasillach » de Philippe d’Hugues

Il existe à présent de nombreuses biographies de Robert Brasillach, et c’est une excellente chose. Pour que l’œuvre d’un écrivain lui survive, il faut non seulement que celle-ci soit de qualité, mais également qu’une sorte d’écosystème la défende, l’explique, et qu’au fil des générations, soit rappelé ce que cet écrivain a de particulier, et quels évènements de sa vie, quelles pages de son œuvre, justifient son entrée au panthéon de la littérature.

De son vivant Robert Brasillach avait attiré à lui des amis, des admirateurs, des lecteurs, à commencer par son futur beau-frère. Ce qu’ils trouvaient chez lui, ce qui les attirait, c’était sa culture en même temps que sa jeunesse, et aussi sa puissance de travail, son éclectisme dans le choix des sujets traités, et sans doute enfin ses engagements sans calcul, cette passion qui l’animait, mais une passion sans excès autres que de plume, et plus rare en fait que chez bien de ses contemporains, de son camp ou du camps adverse. Une passion dénuée de tout sectarisme, et une curiosité sincère.

« une éternelle jeunesse »… »encore un instant de bonheur »

Puis il y eut la guerre, la France divisée, l’Europe divisée, les horreurs dans les deux camps, celles que l’on pouvait dénoncer et celles qui étaient contestées, voire niées. Et comme l’histoire est toujours écrite par les vainqueurs, Katyn fut censée n’avoir jamais existé, Hiroshima et Nagasaki, Dresde rangées dans la catégorie des « points de détail » autorisés.

Il restait l’œuvre de Brasillach, plus facile à défendre car exceptionnelle par son ampleur, par sa diversité, et par les sentiments qu’elle inspirait : « une éternelle jeunesse », selon le mot de Philippe d’Hugues, « encore un instant de bonheur », selon le sous-titre qu’Anne Brassié avait donné au portrait qu’elle avait fait de cet écrivain, en 1987.

C’est un paradoxe, car Brasillach est aussi, en tout cas dans le souvenir de ceux de sa génération ou de la génération suivante, l’écrivain du malheur, des temps difficiles, de la guerre, de l’épuration, de la prison, de la mort, « quand les Français ne s’aimaient pas », pour reprendre une expression de Maurras, qui évoquait d’ailleurs une autre époque.

Pol Vandromme et Bernard Georges, les précurseurs

La biographie synthétique de Robert Brasillach, écrite par Philippe d’Hugues en 2005 était épuisée depuis de nombreuses années. Or cet ouvrage était particulièrement demandé par ceux qui voulaient découvrir à leur tour l’auteur de Comme le temps passe, mais qui ne se sentaient pas prêts encore à se plonger dans une étude exhaustive, détaillée, complète, de sa vie, de son œuvre, de ses idées, de son style.

Après la guerre Pol Vandromme (en 1956) et Bernard Georges (en 1968) publièrent des sortes de « Que sais-je ? » consacrés à Brasillach. Pour ce qui me concerne, c’est grâce à ces courts ouvrages, que l’on pouvait trouver sans mal chez Joseph Gibert, sur le Boulevard Saint-Michel, que je découvris Brasillach. A cette époque-là, seul Jean Madiran avait rédigé une biographie consistante (en 1958). Aujourd’hui Brasillach est le sujet d’une bonne dizaine de biographies, d’essais, et même de romans. Comme Céline, Proust et quelques rares autres auteurs privilégiés, il est traduit et publié, il fait l’objet d’études passionnées. Au Japon ou en Italie, par exemple. Sa notoriété, son succès, le plaisir de le lire ne font que commencer, semble-t-il

Le pan politique de son oeuvre

Le travail de Philippe d’Hugues correspondait bien à une nécessité. Celle de posséder un outil à garder à portée de la main, quand on lit un roman ou quelque autre ouvrage de cet auteur qui, quoique tué à 36 ans, nous laisse une trentaine d’œuvres, qui sont notamment de parfaits reflets de son époque (né en 1909, il est mort le 6 février 1945).

Notons aussi que Philippe d’Hugues ne nous raconte pas Brasillach de façon purement chronologique, ou focalisé essentiellement sur ses chroniques politiques ou sur le petit monde de la rue d’Ulm. Il nous résume sa vie en vingt pages, puis il nous parle successivement, et en vingt pages à chaque fois, du romancier, du critique, du « spectateur » (cinéphile et passionné de théâtre), du chroniqueur politique, et enfin du poète. Par cet artifice le pan politique de son œuvre, et son destin tragique ne phagocytent pas tout le reste.

Dans son introduction, Philippe d’Hugues regrette que « l’œuvre de Brasillach, devenue peu ou mal accessible aux jeunes générations », soit « reléguée dans une pénombre de plus en plus épaisse ». Ce n’est évidemment pas faux, mais je ne partage pas totalement cette vision un peu désabusée. A une époque où la lecture est de moins en moins pratiquée, réjouissons-nous plutôt du fait que Brasillach est réédité, que Brasillach est lu, que Brasillach a ses aficionados, que son nom constitue comme une sorte de mot de passe. Réjouissons-nous de l’existence d’une association littéraire non subventionnée, au public plutôt jeune, et dont les adhérents sont en nombre croissant.

Ses « œuvres complètes », publiées en douze volumes il y a exactement soixante ans, ont fait date. Mais actuellement les éditions des Sept Couleurs (qui affichent certes leur orientation, en ayant pris pour nom le titre d’un roman de Brasillach, l’un des plus étonnants « exercices de style » de la littérature française) entreprennent une réédition comportant un important appareil critique, qui va donner à cette collection un label de référence absolue. Le jour où Brasillach paraitra en Pléiade, gageons que c’est cette édition-là qui servira de référence

Tout est réédité

Brasillach est dans le domaine public depuis dix ans. Tout est réédité, y compris ses ouvrages mineurs et datés (par la force des choses) comme son Léon Degrelle et l’avenir de REX. C’est un privilège qui concerne bien peu d’écrivains, Céline et Proust, déjà cités, les grands classiques du XIXe siècle (Maupassant, Balzac, Stendhal etc.), une infime poignée, à la vérité. L’avenir appartient aux « découvreurs », et lecteurs de Brasillach. Philippe d’Hugues a pris soin de signaler et commenter les ouvrages inédits comme les Lettres à une provinciale et Les vacances.

Philippe d’Hugues a collecté cinq pages d’hommages à Brasillach, émanant des meilleurs écrivains du XXe siècle : Nimier, Déon, Haedens, Jacques Perret, Jacques Laurent, Julien Gracq, Simenon, Abellio, Dominique de Roux, d’Ormesson, Patrick Besson, Jünger etc.

Après cette énumération, les petites saloperies de Libération ou de Médiapart, ça ne compte pas. Et si quelques pisse-vinaigres s’astreignent à dézinguer Brasillach dans des livres sans surprise (et le plus souvent sans lecteurs), si quelques tacherons de l‘antifascisme passent leur temps à réécrire sa fiche wikipedia, nous avons la chance, nous, de parler d’un écrivain que nous aimons, dont les livres sont encore comme des jardins secrets réservés de facto à une élite, aux happy few. Et c’est sans doute mieux comme cela.

Haedens estimait que « son prestige n’a cessé de grandir » et Bernard de Fallois avait dit en 1955 : « Nous ne savons pas ce que l’avenir retiendra de son œuvre, mais nous avons qu’il retiendra sa figure ». Soixante-dix ans plus tard, il est possible de répondre à la question de Bernard de Fallois : on se souvient et de son œuvre et de sa figure.

Francis Bergeron

Robert Brasillach ou l’éternelle jeunesse, par Philippe d’Hugues, La « Bio Collection », Coéditon Synthèse et Déterna, 2026, 162 p., 20€

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