Les éditions L’AENCRE rééditent, dans la collection « La tour d’ivoire », que dirige le très érudit David Gattegno, des Propos de Georges Sorel recueillis et préfacés par Jean Variot, et présentés par Alain de Benoist. L’histoire d’une tentative, au tout début du XXe siècle, de faire converger patriotisme et socialisme.
Alain de Benoist, on le connaît bien : il a dominé la droite intellectuelle française – et même sans doute européenne – pendant un demi-siècle, et il continue d’ailleurs à être lu et influent, notamment à l’étranger. Non conformiste, il a suscité autant d’adhésions que de rejets. D’une façon générale il préfère les idées paradoxales et complexes à celles immédiatement classables. Le choix d’Alain de Benoist pour nous rappeler qui était Sorel et son « disciple » Variot n’est donc pas mauvais. Georges Sorel, était l’éminent représentant d’un socialisme français, avant la guerre de 14, et connu surtout pour son livre : Réflexions sur la violence (1908) et pour ce que lui a fait dire Jean Variot dans un recueil paru en 1935, soit 13 ans après sa mort . Mais de Benoist, dans sa présentation de 38 pages, ne se contente pas de nous dresser un portrait de Sorel (1847-1922), marxisant à l’origine, théoricien du syndicalisme révolutionnaire, opposé à la démocratie parlementaire et aux partis politiques. Il évoque aussi la figure de Jean Variot (1881-1962) qui fut un compagnon de route de Péguy après avoir été celui des socialistes du journal La guerre sociale, et qui, par la suite, se rapprocha de l’Action française, sous l’influence de l’ancien anarchiste Georges Valois, tout en ayant joué le rôle d’enregistreur sa la pensée sorélienne.
Péguy, Sorel,Valois, Variot étaient des intellectuels, parfois aussi des hommes d’action, travaillés tant par le patriotisme, le nationalisme, le socialisme, que par un rejet parfois radical de la démocratie parlementaire. Ils étaient des brasseurs d’idées, tour à tour séduits et hostiles par tous ces thèmes, ou peut-être séduits surtout par l’idée d’un rapprochement, voire d’une fusion entre ces différents systèmes politiques et économiques.
Alain de Benoist détaille par exemple les tentatives de créer une revue, qui s’intitulerait La Cité française, et dans laquelle s’exprimeraient aussi bien des royalistes que des syndicalistes. Initié par Georges Valois, ce projet avait aussi séduit Sorel et Variot. Le socialiste révolutionnaire Hubert Lagardelle, assez fasciné par ce type de débat se demandait pour sa part, en 1932, s’il fallait y voir « une alliance d’idées ou une coalition de colères ». Benito Mussolini a reconnu pour partie, lui aussi, l’influence de ces agitateurs d’idées. Dans Doctrine du fascisme (1932), il écrit : « Dans le grand fleuve du fascisme, vous trouverez les filons qui remontent à Sorel, à Péguy, à Lagardelle du Mouvement socialiste (…) ». Etonnant, n’est-ce pas ?
Un embryon de courant « ni droite ni gauche ou droite et gauche »
Mais passer de réflexions convergentes à une action politique, construite, positive, c’est autre chose. D’autant que Variot, comme Sorel ou Valois, aimait la polémique, ce qui ne facilite pas vraiment les rapprochements. D’où l’échec, puis la disparition de cet embryon de courant syncrétiste gauche-droite du paysage intellectuel français.
Alain de Benoist, comme pour complexifier encore cette question du rôle joué par Sorel, Valois, Variot dans le débat d’idées de l’immédiat avant-guerre (de 14) indique qu’il n’exclut pas que Variot ait pu interpréter, voire manipuler les propos de Sorel dans un sens plus conforme à sa propre pensée politique, en particulier dans le recueil de ses discussions avec Sorel qui, selon lui, s’étaient tenues « pendant cinq années, trois ou quatre fois par semaine (de 1908 à 1913) », et qui furent donc publiées chez Gallimard en 1935 sous ce titre : Propos de Georges Sorel.
Notons qu’après la dernière guerre, dans les marges d’une Action française renaissante, des militants tentèrent de faire renaître les espoirs de telles convergences, d’où Le Lys rouge, ou La Nouvelle Action Française. Une simple utopie constamment renaissante ?
Francis Bergeron
Propos de Georges Sorel recueillis par Jean Variot, présentation par Alain de Benoist, 2026, Editions L’AENCRE, collection « La tour d’ivoire », 296 pages, 37€.








