Meystre, éditeur suisse non conformiste

Le livre est en perdition, concurrencé par les séries, et par l’individualisation des films et la circulation accélérée des informations et des images : tablette, laptop (comprenez : ordinateurs portables), téléphone, voire montre connectée. Que vous preniez le métro, le train ou l’avion, que vous soyez en salle d’attente chez le dentiste ou à un guichet de l’ANPE, ou encore attablé dans un café, vous ne lvoyez plus guère de lecteurs de livres. Le livre, qui meublait tous les temps morts de la vie, mais qui était aussi un loisir à part entière, disparaît, et cette disparition s’accélère, nous dit-on.

Les appartements ne comportent plus de bibliothèques (pas plus la pièce elle-même, que le meuble et son contenu). Les grandes librairies (Gibert, Furet du nord etc.) sont en perdition. Les petites librairies de quartier ont été remplacées par des magasins de fringues.

Dorénavant Chacun est dans sa bulle, face à son écran, ce qui ne l’empêche pas d’être potentiellement relié au monde entier. Les spécialistes de la communication nous prédisent donc tous la fin du livre, et au-delà, la fin de l’information papier, et ceci à des échéances très proches.

Façon Gallimard

Dans ce contexte, recevoir en service de presse, d’un éditeur, un livre de 750 pages, réédition d’un ouvrage de l’historien Gonzague de Reynold (1880-1970), – qui était une sorte de Jacques Bainville suisse -, on ne sait si cela relève de l’inconscience… ou de la provocation ! C’est pour le moins un pari osé.

Il n’empêche que la toute jeune maison d’édition Meystre, qui a son siège en Suisse, s’est lancée sur le créneau du livre papier, du texte pur qui ne laisse pas de place à l’image, à la photo. Façon Gallimard de la grande époque, en quelque sorte, avec son papier crème et son fin liseré rouge,

Les éditions Meystre ont publiécoup sur coup une vingtaine de livres, qu’elles considèrent comme importants ou en tout cas utiles. Utiles à qui ? A ceux qui aiment la littérature, qui aiment l’Histoire quand elle est racontée par de vrai historiens, qui aiment les romans, quand ils véhiculent des valeurs. J’ai feuilleté le catalogue (informatisé. Une entorse aux fondamentaux de cet éditeur, en quelque sorte !), j’y ai trouvé des rééditions de textes qui furent importants, à leur époque, qui deviennent non conformistes au fil du temps, et dont la qualité, la profondeur, sont indéniables. Par exemple : Défense de l’Occident, d’Henri Massis, Ce que j’ai vu à Moscou d’Henri Béraud, La femme et l’amour, de Léon Daudet. Des livres qui ne sont plus édités, mais qui continuaient à être lus…sous réserve de les dénicher.

Le pari des Editions Meystre, c’est donc de les rééditer afin que chacun puisse se les procurer, à l’état neuf, bien entendu, publiés sous une forme sobre mais élégante (ce ne sont pas des reprints, des rééditions à l’identique de l’édition d’origine). Cette première sélection est donc pertinente, même si elle ne garantit pas des ventes colossales : la Russie visitée par Béraud en 1925 n’est pas exactement celle de Poutine. Quant à l’Occident, tel qu’analysé et défendu par Massis en 1927, il n’existe plus, faute de frontières, et faute d’adhésion à un destin commun, malgré (ou à cause de) la construction européenne, à cause de l’oubli ou du refus du mot même de civilisation par une partie de nos élites

Henry Bordeaux, un certain plaisir

Dans le domaine littéraire, les rééditions sont plus étonnantes encore : Henry Bordeaux, René Bazin, Paul Bourget, notamment. De leur vivant, ces trois écrivains figuraient en bonne place dans les bibliothèques bourgeoises d’orientation catholique, mais elles étaient aussi étrillées, moquées, même à droite, en raison de leur conservatisme. Paul Bourget, par exemple, avait été brocardé par le « hussard » Jacques Laurent qui, dans son pamphlet Paul et Jean-Paul (1951) en faisait un Jean-Paul Sartre de droite, pour mieux se moquer, par ce parallèle, de l’auteur de La Nausée, de son conformisme d’extrême gauche.

Il y a quelques années, je m’étais allé à lire Henry Bordeaux. Ses romans figuraient en collection Nelson dans la bibliothèque familiale, cette collection de petit format, si bien imprimée et donc agréable à l’œil. Et j’avoue y avoir trouvé un certain plaisir : c’est très bien écrit. Et le côté bourgeois et conservateur, qui était considéré comme le comble du conformisme, au XXe siècle, commence à avoir un petit goût de sympathique nouveauté, relu aujourd’hui. Il faut citer aussi le très beau récit de guerre en deux tomes consacré par Henry Bordeaux à l’un des épisodes les plus glorieux de la Première guerre mondiale : Les Derniers Jours du fort de Vaux, et Les Captifs délivrés.

Les Editions Meystre se veulent donc élitistes. Elles ne visent pas le grand public et ne font aucune concession au modernisme. C’est peut-être cet aspect-là, cette marque de fabrique, qui leur apportera un succès, d’estime, pour le moins.

Francis Bergeron

Les Éditions Meystre Case postale 4 Sierre, 3960 (Suisse)

contact@editionsmeystre.ch

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