Narbonne

Des lieux où souffle l’esprit : Narbonne mon amie…

Narbonne mon amie / Douceur des premiers jours / Ce soir fait l’endormie / A l’ombre de ses tours / Et sous la lune pâle / Je marche allègrement / Dans la nuit provinciale / De ce décor charmant.

Charles Trenet à qui nous devons ces vers, sa chanson et ce titre a souventes fois fredonné sa ville natale. Le fol chantant l’évoque avec tendresse en mentionnant des lieux aimés comme la rue du Pont, le quai d’Alsace, son foyer et le cimetière où repose sa tante Émilie. Il a écrit aussi « Maman, ne vends pas la maison » en 1935 quand sa mère voulait céder la demeure familiale à laquelle il était très attaché. Une autre fois il a composé et interprété « Je t’attendrais à la porte du garage » et non pas, comme sourient les facétieux, « Je tâte André à la porte du garage ». “Tu paraîtras dans ta superbe auto / Il fera nuit, mais avec l’éclairage / On pourra voir jusqu’au flanc du coteau / Nous partirons sur la route de Narbonne / Toute la nuit le moteur vrombira / Et nous verrons les tours de Carcassonne” (dont le maire RN récemment élu est aussi truculents qu’efficace)… Charmants pays chantants et gourmands du Languedoc.

Une histoire romaine

Cependant, le natif le plus illustre de la colonia Narbo Martius demeure saint Sébastien, militaire de carrière élevé au grade de centurion, né vers 260 d’un père gaulois et d’une mère milanaise, tous deux chrétiens. Martyr placé au poteau dans le petit matin glacé, au front la pâleur des cachots, au cœur le dernier chant d’Orphée, transpercé de flèches si nombreuses le faisant ressembler à un hérisson. Et pourtant il n’en décéda pas. La future sainte Irène de Rome le soigna et le guérit. Il se rendit aussitôt sur le passage de Dioclétien pour lui reprocher sa sentence et son exécution. La colère de l’empereur fut alors telle qu’il ordonna à ses troupes de le bastonner à mort et de jeter le corps dans la cloaca maxima. La nuit d’après, Sébastien apparut à la future sainte Lucine pour révéler où gisait son corps. Sa dépouille fut alors découverte afin d’être enterrée à Rome, auprès des apôtres Pierre et Paul. Par le fait, Sébastien demeure le patron des archers, des fantassins, des policiers, et de Rome.

Au cœur de la cité créée par les Romains en 118 av. J.-C, se trouve l’hôtel-de-ville construit par Viollet-le-Duc entre deux édifices anciens. Sur la place on découvre une imposante cathédrale et le palais des archevêques. Tout prépare à la flânerie touristique, à la méditation et à la prière silencieuse… Le pont bâti (rare ville d’Europe à en posséder un), la basilique Saint-Paul-Serge (premier évêque de Narbonne), le palais neuf et sa cour intérieure, un vestige de la Voie Domitienne et l’Horreum, réseau d’entrepôts souterrains, unique monument antique hérité du temps d’Auguste.

Le temple de Bacchus, de Mercure dieu des marchands et de Gastéréa

Gastéréa est la dixième muse, qui préside aux jouissances du goût selon l’austère juriste Brillat-Savarin qui n’est jamais en reste quand il s’agit d’inventer des mots et des divinités… Nous lui devons le terme « esculence », passé à la postérité via le Littré et le Dictionnaire encyclopédique Quillet. Le marché couvert nous en impose extérieurement. C’est un édifice monumental et flamboyant « Belle Epoque », style toujours plaisant, floral, féminin et doux. L’ensemble est en fer forgé, verre, arches grandioses, piliers massifs en pierre, genre pavillon Baltard.

L’envers vaut l’endroit, véritable supplice pour le pauvre gourmet, puisqu’on ne trouve ici que de très beaux produits qui coûtent quand même une blinde; des poissons et crustacés frais, des fromages somptueux provenant de toute France et d’ailleurs, de toutes les couleurs, des olives marinées de mille et une manières, des fruits confits ou secs, comme ces petites fraises qui ont un goût de bonbon, des charcuteries d’Espagne voisine, pourvoyeuse de jambons rares et chers. On peut se contenter de paletilla (épaule), c’est tout aussi bon et moins onéreux. Vérifiez tout de même, avant de « parler », si le jambon est de type Serrano (cochon blanc), Cebo (cochon noir nourri au fourrage), Recebo ou Cebo de campo (cochon noir nourri au fourrage et aux glands), ou Bellota (cochon noir élevé en liberté et nourri aux glands). Si l’on vous indique un produit Duroc, passez votre chemin.

La province est viticole et j’ai un faible pour les des celliers d’Orphée, cave coopérative sise à Ornaissons. Les vins sont de meilleurs en meilleurs à chaque génération. L’un des pères fondateurs de ce commerce est un rapatrié d’Algérie, très FAF (Front Algérie Française, ne pas confondre avec la FAF, Fédération Algérienne de Football). Ses descendants, honnêtes et fidèles, sont toujours là et même un peu là, comme dans les refrains du 1er Etranger de Cavalerie… et du Sixième bataillon de chasseurs alpins !

Tiens, parlons cassoulet !

Marine Le Pen qui s’était un peu, beaucoup, fâchée contre Bernard Anthony, le surnommait l’ayatollah cassoulet. C’est pas sympa envers Romain Marie, le méritant, l’intransigeant, mais le sobriquet n’est pas déshonorant, au contraire. Le cassoulet est le dieu de la cuisine occitane, disait irrévérencieusement Prosper Montagné : « Dieu le Père qui est le cassoulet de Castelnaudary, Dieu le Fils, celui de Carcassonne, et le Saint-Esprit, celui de Toulouse ». Ce qu’il y a de bien à Narbonne-ville et même à Narbonne-plage (séparée par la montagne de La Clape, par quelques kilomètres et des heures de bouchon l’été), c’est que l’on peut acheter à prix convenable sur les marchés, des cassoles, des cassolettes en terre cuite vernissées de tous diamètres. Les plus petites serviront de réceptacle aux crèmes brûlées, les plus grandes sont souveraines quand il s’agit de cuire des quiches ou des tourtes d’autres pays : quiche lorraine, tourte aux noix de l’Engadine et même des lasagnes.

La tranquillité, le chant de l’eau douce à l’ombre des hauts arbres du chenal…

Mais, ce qu’il y a de plus plaisant, c’est le canal de la Robine qui traverse la cité. Les quais, les ponts âgés et ouvragés, l’eau qui court, les bateaux et les saules, mûriers, peupliers d’Italie, platanes, invitant aux songes sous la fraîcheur de leurs ramures bruissantes. Voici l’été et sa torpeur, heureusement calmée plus souvent qu’à son tour par : soit le mistral, soit la tramontane, le marin ou le cers. De ma vie, je ne connais point de cité plus impétueuse ! Ce qui parfois fatigue et saoule. Le bruit, le souffle incessant, le tourbillon… Les sacs poubelles emportés par les vents sur la chaussée. On ne peut rien y faire. Eole s’engouffre dans les tours d’immeubles par on ne sait quel biais, par tous les trous possibles, les volets tremblent sans cesse, les portes claquent comme des chapeaux, les vitres parfois se brisent. Les Romains découvrant le site de la future Narbonne, parlaient d’une ville vénéneuse quand le vent marin soufflait et favorisait le paludisme et d’une ville venteuse quand le cers exhalait en assainissant l’air.

A l’abri du vent par son soubassement, le canal du Midi, ses chemins de hallage guident nos pas de sénateur jusqu’au Somail. C’était une étape de couchée et les bâtiments joliment entretenus datent de la construction de la voie navigable. La chapelle construite entre 1672 et 1693, le pont de pierre en dos d’âne et son arche en plein cintre offrent un cadre idyllique et littéralement pittoresque. En 1682, lors de son achèvement, le canal des deux mers qui mène jusqu’à Bordeaux passait ainsi à l’écart de la ville, au Somail. L’endroit vaut le détour, qu’on se le dise ! On peut même y consacrer une journée de loisirs pleine et entière. Rien de mieux que de profiter d’une balade en bateau sous l’autorité d’un marin d’eau douce batave, gros bonhomme chamarré, à barbe blanche, marinière et pipe culottée, le capitaine Ruud. Faire un pique-nique bien sûr et consacrer le reste de son temps dans une librairie immense et auguste à la recherche du temps perdu… Le cadre bâti est une ancienne cave à vin, c’est de bon augure, In vino véritas… On y trouve de tout, forcément, sur plus de mille mètre au carré ! Sur plusieurs étages et labyrinthes, au bas mot cinquante mille ouvrages dans un décor faisant songer à une bibliothèque dans Harry Potter (on m’a dit cela plusieurs fois, mais comme je n’ai jamais vu le film, je subodore). Il y a même une sorte de recoin des curiosités et comme de juste un grand nombre d’ouvrages consacrés aux Cathares (dont se souciaient, entre autres, Heinrich Himmler, Karl Maria Wiligut, Otto Rahn et Saint-Loup), au trésors de l’abbé Saunière, à l’abbaye de Fontfroide et à Narbonne, capitale romaine emparée par les Wisigoths non contents d’ avoir conquis Rome et qui en firent la perle de la Septimanie durant trois siècles, avant que les Sarrasins ne viennent. Ils furent délogés par Pépin le Bref. De la même façon, les Juifs furent ensuite bannis de Narbonne. Le 17 septembre 1394, le roi Charles VI ordonne l’expulsion de tous les Juifs du royaume de France et la confiscation de leurs biens.

« Les usures des Juifs, qui devenaient de jour en jour plus odieuses et qui s’étendaient sur tout le royaume, avaient réduit plusieurs familles à la plus affreuse misère. Aussi ces ennemis de Jésus-Christ s’étaient-ils attiré la haine de tous les Français. Comme ils osaient louer à prix d’argent des femmes pour allaiter leurs enfants, et qu’ils prenaient à gages des chrétiens pour le service de leur maison, il résultait souvent beaucoup de scandale de ce commerce avec les fils de Bélial. Comme les Juifs tournaient en dérision le culte des Chrétiens, la plupart de ceux qui vivaient continuellement avec eux perdaient toute l’ardeur de leur foi. C’était une honte pour le royaume de France, et il s’ensuivait de graves inconvénients. »

Après tout, c’est de coutume, faut quitter le Languedô, avec le sac sur le dos ainsi que le fit plus tard le conscrit de l’an dix-huit-cent-dix.

Franck Nicolle.

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