Brasillach

« Notre avant-guerre » : derrière Brasillach, Robert

Quoi, encore Brasillach, encore Notre avant-guerre ! Mais toutes les grandes œuvres ont connu de multiples éditions. Or ce livre, commencé en 1939 et achevé en 1940 « aux armées », est une grande œuvre, à découvrir — et surtout à faire découvrir par les jeunes.

Lesquels s’apercevraient que ce brillant normalien familier de l’anti-héros grec Philoctète et auteur à 22 ans d’une biographie du poète latin Virgile, était nonobstant un cinéphile insatiable, infatigable piéton de Paris et nageur accompli, de plus amateur de canulars, de « chansons de la TSF », de franches lippées et de virées entre copains aux Baléares ou sur la Marne. Le contraire d’un rat de bibliothèque.

Du traumatisme de 14-18 à la collaboration

Pour montrer une telle précocité et jouir ainsi de la vie, avait-il confusément prescience de sa mort si proche ?

« On n’a pas coutume d’écrire ses Mémoires à trente ans », convenait Brasillach en septembre 1939, mais il lui semblait « indispensable » de s’exprimer sur « une époque désormais close, vingt-cinq ans après l’autre, sur le recommencement de tant d’erreurs et de folies », dont il voulait « fixer les traits ». « Je voudrais qu’on pût lire [ce livre] comme une histoire plus vaste que la mienne, encore que je désire m’en tenir à ce que j’ai vu… Je voudrais qu’on pût respirer ici le souvenir d’un temps particulier. Ce temps [est] notre jeunesse, il est notre avant-guerre à nous. »

Pendant laquelle il noue de longues et fraternelles amitiés — avec Maurice Bardèche, bien sûr, qui épousera sa sœur Suzanne, mais aussi Georges Blond, José Lupin ou Thierry Maulnier. Son talent et sa culture lui ouvrent toutes les portes, des vicomtesses comme des académiciens (Charles Maurras ou Jacques Bainville), des cinéastes (René Clair) et de comédiens mythiques comme les Pitoëff. Mais les ombres s’accumulent avec l’affaire Stavisky, le massacre du 6 février 1934, la guerre d’Espagne, l’avènement du Front populaire et l’Anschluss de l’Autriche (« Plutôt l’Anschluss que les Habsbourg », avait pourtant lancé alors Edvard Bénès, président de la République tchèque, qu’il devait offrir aux Soviétiques après 1945).

Peu germanophile à l’origine, le Catalan est sensible en revanche à l’espoir que constitue « le fascisme immense et rouge » qui, en Italie, sait si bien allier traditions et futurisme, avec sa révolution industrielle (grâce à laquelle ce pays sera encore, après l’écroulement de la Seconde Guerre, la septième économie mondiale). Les leaders « fascistes » qu’il rencontre, Jose Primo de Rivera ou Léon Degrelle, ont plus ou moins son âge. Et, comme la plupart de ses contemporains dont les pères ou les oncles sont morts dans les tranchées ou en sont revenus mutilés et anéantis par le souvenir des horreurs subies ou commises, il refuse la perspective d’un nouveau conflit, à n’en pas douter plus cataclysmique encore. On ne peut en effet comprendre l’itinéraire des pacifistes, puis des collaborateurs, si l’on persiste à ignorer le traumatisme subi par les vétérans de 14-18 et les jeunes gens dont tant se retrouvèrent orphelins — tel Brasillach, né d’un père officier de carrière fauché dès 1914.

Or, résultat redouté des traités scélérats imposés à la fin de la « Der des der », arrivent « les orages de septembre » (1938). Après l’Anschluss, c’est la région des Sudètes, à forte majorité germanophone, qu’Adolf Hitler veut ramener au sein du Reich. Ce sera, « née de cette Tchécoslovaquie hétéroclite » et qui se dissoudra d’ailleurs après la chute de l’Union soviétique, la « guerre blanche » que « l’on sentait approcher depuis des mois » et qu’avaient prédite « des devins, comme Jacques Bainville ». Réserviste, le lieutenant Brasillach doit rejoindre un cantonnement en Alsace, où nul ne sait que faire ni où aller. Prélude à ce qui se passera pendant la « drôle de guerre », puis pendant la guerre tout court qui fauchera 120 000 hommes en quelques semaines. Et qui, tandis que les ministres du gouvernement Reynaud fuient Paris pour Bordeaux ou Alger, se soldera par des millions de prisonniers — dont l’écrivain qui ne retrouvera la liberté qu’en 1941. C’est mobilisé, puis prisonnier, que Brasillach écrit La reine de Césarée, pièce d’ailleurs profondément humaine sur les amours contrariés de l’empereur romain Titus et de la reine juive Bérénice, et surtout Notre avant-guerre.

« Chez lui, tout étonne… »

Publiée par Les Sept Couleurs ressuscitées, avec les encouragements de la famille Bardèche, par les Amis de Robert Brasillach (https://www.robert-brasillach.fr/lassociation/) qui, présidés par Philippe Junod, ont entrepris la réédition de tous les livres du fusillé du fort de Montrouge, la présente édition de Notre avant-guerre (1) jouit de deux atouts majeurs.

D’abord la stupéfiante iconographie réunie par David Gattegno (également auteur des notes et notices) pour illustrer le parcours, les rencontres et les découvertes de l’écrivain, nous faisant véritablement « vivre son temps », comprendre ses rejets et ses emballements, tant les documents exhumés sont en parfaite adéquation avec le texte.

Ensuite la préface à la fois érudite, éclairante et chaleureuse rédigée par le professeur Alain Lanavère, lui aussi ancien de la Rue d’Ulm. Saluant son aîné, « évidemment doté d’une culture aussi riche que sa mémoire » mais qui « n’hésite pas à se moquer doucement de lui-même », qui « est curieux de presque tout, et aime à admirer; les livres, la peinture, le théâtre, le cinéma, les paysages », « s’amuse des rencontres et des bizarreries de la vie, qu’il juge “baroques” », « aime les petites gens et les petits quartiers parisiens », Alain Lanavère conclut de manière pénétrante : « Chez lui, tout étonne… Ce n’est plus Brasillach qu’on lit, mais Robert. C’est pourquoi Brasillach disait que ses mémoires étaient un roman. Non que sa vie fût romanesque ni qu’il se crût un héros de roman ! Mais il pensait sans doute à cette sorte de romans, peu estimés des lettrés français, que sont les romans picaresques. »

Derrière Brasillach, découvrez donc vous aussi Robert, ce si brillant mais si joyeux compagnon qu’on aurait aimé connaître pour le suivre de Tolède à Nuremberg en passant par Collioure et Chartres. Et bien sûr le Quartier latin, où ce provincial s’épanouit — mais que, hélas, il ne reconnaîtrait plus aujourd’hui.

Florence Dunois

(1) Notre avant-guerre, Robert Brasillach, 450 pages, 32 € + 8 € de port. Contact sur arbfrance@orange.fr ou https://les-sept-couleurs.fr/

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