Homère

Et si Homère avait inventé la politique ?

À force de croire que tout commence avec les Lumières, nous avons fini par oublier les Grecs. Plus précisément Homère. Erreur, répond William Ewart Gladstone. Le grand homme d’État britannique du XIXᵉ siècle, quatre fois Premier ministre de la reine Victoria, voyait dans L’Iliade et L’Odyssée bien davantage que deux chefs-d’œuvre littéraires : les actes de naissance de notre civilisation politique.

Grâce à la publication en français de Homère et la politique, traduit et commenté par le professeur Jean Bastié aux éditions Auda Isarn, le lecteur découvre un Gladstone inattendu. On connaissait le libéral qui modernisa les finances britannique et défendit l’autonomie de l’Irlande. On découvre un helléniste passionné, convaincu que les plus grandes leçons de gouvernement ne s’apprennent pas dans les manuels de science politique, mais sous les murs de Troie.

L’idée paraît provocatrice. Elle est pourtant d’une étonnante simplicité. Chez Homère, le pouvoir ne s’impose pas uniquement par l’épée. Il se discute. Les chefs débattent, s’affrontent par les mots avant de s’affronter par les armes. Nestor convainc par son éloquence ; Achille défie Agamemnon au nom de son honneur ; l’assemblée approuve ou gronde. La politique est déjà là : dans la délibération, dans le conflit maîtrisé, dans la recherche d’un accord entre des hommes libres.

À l’inverse, Homère oppose les Cyclopes, créatures sans lois, sans assemblées et sans vie commune. La barbarie commence précisément là où disparaît la parole publique. Trois mille ans plus tard, la leçon n’a pas perdu une ride.

Ce qui frappe surtout, c’est la modernité des héros homériques. Achille n’est pas une statue de marbre. Il aime, souffre, s’emporte, se retire lorsqu’il estime son honneur bafoué. Hector doute, Ulysse calcule, Pénélope résiste. Homère ne fabrique pas des symboles : il peint des êtres humains. C’est sans doute pourquoi chaque époque le relit comme si elle s’y reconnaissait.

Les écrivains ne s’y sont pas trompés. Virgile, Dante, Shakespeare, Racine, tous reviennent à Homère. Les guerres changent de visage, les empires s’effondrent, les idéologies passent ; les passions humaines, elles, demeurent. Georges Duhamel, revenu des tranchées de 1914, retrouvait dans L’Iliade les gestes, les blessures et la violence des combats modernes.

À l’heure où l’on réduit souvent les humanités à un luxe inutile, la lecture de Gladstone agit comme un salutaire rappel. Les classiques ne sont pas des reliques destinées aux bibliothèques. Ils sont notre mémoire longue. Ils éclairent le présent parce qu’ils parlent de ce qui ne change pas : le pouvoir, la guerre, la liberté, l’amour, la colère et la difficulté, toujours recommencée, de vivre ensemble.

Relire Homère n’est donc pas un geste de nostalgie. C’est peut-être, tout simplement, une manière de retrouver les fondations d’une civilisation qui croyait encore que la force des arguments valait mieux que l’argument de la force.

François Fourment

William Ewart Gladstone Homère et la politique (traduction et notes de Jean Bastier), 321 pages, Auda Isarn, 2026.

À commander par chèque de 32 € (port compris) à l’ordre d’Auda Isarn BP 90825 31008 Toulouse cedex 6 ou sur www.reflechiretagir.com

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