littérature

Politique et anthropologie

Ces jours-ci, j’ai exhumé d’un bac de solde un livre intitulé Ceux de Barcelone, un reportage vibrant sur les journées vécues à Barcelone au début de la Guerre civile. L’ouvrage est écrit par un journaliste allemand, Hans-Erich Kaminski, sympathisant de la révolution ; il occulte donc les aspects les plus sombres de cette expérience qui remplit de cadavres les fossés de la Rabassada et les sous-sols de l’Hôpital Clínic. Mais, hormis ces carences prévisibles, le livre possède une palpitation humaine vraiment remarquable et une capacité à saisir la réalité du moment — qui pour nous est déjà une réalité historique — qui parvient à nous la rendre complètement vivante, comme si elle se déroulait sous nos yeux.

Cette saisie de Kaminski se fait souvent à partir de la perplexité. C’est ce qui lui arrive, par exemple, lorsqu’il interviewe « la camarade Federica Montseny », sans doute la figure féminine la plus marquante de l’anarchisme espagnol. Kaminski professe des idées progressistes « à l’européenne » et tient pour acquis que les idées de Montseny vont coïncider avec les siennes, mais il subit de multiples déconvenues. Il s’étonne ainsi que les Catalanes n’entrent pas seules dans les bars ou qu’elles évitent de circuler seules dans les rues ; il considère ces signes comme une preuve que la femme catalane est opprimée. Mais Montseny le détrompe, offensée, en lui rappelant que la Catalane a tous les postes de travail à sa disposition, et ses observations déconcertent l’Allemand : « Ici, l’homme remet chaque fin de semaine son salaire à la femme, qui lui donne en retour ce dont il a besoin pour ses dépenses. Par conséquent, la femme a non seulement obtenu l’égalité dans la vie publique et au travail, mais aussi, et depuis longtemps, au sein de la famille. »

Kaminski essaie d’exalter le divorce mais Federica Montseny esquive : « Les Catalans forment un peuple au sens familial très développé. Pour nous, l’amour est un sentiment très profond et provoque généralement le désir de fonder un foyer. » Alors l’intervieweur fait l’éloge du « contrôle des naissances » ; et Montseny lui réplique : « Le sens de la maternité chez les femmes catalanes est si fort qu’elles renoncent seulement dans des cas très graves à la vocation d’être mères. » Désespéré, Kaminski tente de faire s’indigner son interlocutrice face aux compliments que, selon lui, les miliciens anarchistes adressent aux femmes ; mais Montseny, après avoir éclaté de rire, le surprend : « Cela me semble très bien. Comme on voit que vous êtes un homme ! Vous pensez que, sous le signe de l’égalité, les femmes n’apprécient pas les galanteries. Je vous assure que c’est le contraire ; et je suis convaincue que partout il se passe la même chose qu’en Catalogne. »

Lorsque Kaminski lui demande si, au moins, elle est partisane de « l’amour libre », Montseny lui répond que bien sûr elle l’est ; mais il découvre aussitôt que « ce qu’elle entend par union libre ne diffère guère de l’institution que les bourgeois appellent mariage ». Et quand Kaminski l’interroge sur la prostitution, Montseny se déclare favorable à fusiller « les proxénètes et les trafiquants de drogue », mais mais hostile à la fermeture des « maisons de tolérance ».

Kaminski n’y comprend rien et juge Montseny « naïve et un peu bourgeoise ». Il ne perçoit pas que, tout en étant une révolutionnaire politique, elle est anthropologiquement conservatrice ; c’est-à-dire qu’elle considère que la nature humaine qui ne doit pas être soumise à des expérimentations (qui, aussi idéalistes qu’elles se présentent, finissent par être aberrantes). Kaminski prétend que les changements politiques incluent une négation ou une rectification de la nature humaine, confondant la nature avec un « legs culturel » qu’il faut raser ; Federica Montseny, au contraire, considère que la nature humaine est un « datum » : quelque chose de donné qu’il faut respecter et soigner, quelque chose que la politique — même une politique révolutionnaire — doit se charger de préserver pour l’améliorer.

Inutile d’ajouter que dans cette Barcelone révolutionnaire, les corridas remportaient un immense succès. Kaminski assiste à l’une d’elles, où les alguazils « chevauchent sur l’arène avec le bonnet des miliciens », où la fanfare joue L’Internationale et où les toreros saluent le public le poing levé. En lisant Les gens de Barcelone, outre le fait de retrouver la palpitation d’une époque révolue, on peut réfléchir sur la triste évolution de la gauche contemporaine (ou même de la gauche officielle et collée au pouvoir), qui a renoncé à combattre politiquement le capitalisme, préférant embrasser un projet de dévastation anthropologique qui profite au capitalisme et qui, tôt ou tard (plus tôt que tard), la conduira à l’autodestruction.

Juan Manuel de Prada

Source : https://noticiasholisticas.com.ar/politica-y-antropologia-por-juan-manuel-de-prada/

Un commentaire

  1. Article très intéressaant. Je me souviens avoir assisté, jeune, à une réunion électorale à Paris de Jeannette Vermeersch, épouse de Maurice Thorez, secrétaire général du PCF et elle-même icône du parti. Elle avait vivement incité les assistantes à prendre très grand soin de leur famille, mari et enfants, et à apprendre à ceux-ci à faire le ménage. Cerise sur le gâteau, elle conseillait aux dames de « faire le maximum de confitures quand les fruits n’étaient pas chers afin d’avoir des provisions de sucreries pour l’hiver ».

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