Au printemps poussent les feuilles, sur les arbres, mais aussi dans les librairies et chez les marchands de journaux. Pourtant on nous annonce la fin de la lecture, ou plus exactement du livre – sous toutes ses formes – , victime de la généralisation de l’image d’une part, de l’intelligence artificielle de l’autre. Pourtant chaque année quand revient le printemps une sorte de poussée verte, une montée de sève s’empare des revues et des maisons d’édition, et surgissent alors, chez nos libraires et sur les réseaux sociaux, une foule d’ouvrages et d’études consacrés au meilleur de la production littéraire et intellectuelle.
C’est ainsi que je me retrouve soudain sur les bras (ou plutôt sur ma table de nuit) avec une biographie de Georges Dumézil parue dans la « Bio Collection », un nouveau numéro la revue Jean Mabire, un dossier de la revue Livr’arbitres, consacré à Sacha Guitry le magnifique, sans oublier la magistrale biographie que Thierry Bouclier vient de consacrer à Michel de Saint-Pierre. Je vous parlerai de ce dernier ouvrage quand j’en aurai achevé la lecture, mais il est certain que Michel de Saint-Pierre méritait – enfin ! – cette biographe, lui qui a exercé son flamboyant talent, de façon engagée, qui plus est, au carrefour de la littérature, de la religion, de la politique, et du régionalisme normand.
Aristide Leucate et l’œuvre de Dumézil
Permettez-moi de commencer par vous parler de Georges Dumézil, que la « Bio Collection » présente comme « l’aède des Indo-Européens ». Qu’est-ce qu’un aède ? C’est la première question que je me suis posée, n’ayant pas étudié le grec ancien. Je prie ceux de nos lecteurs familiers de ce terme de me pardonner, mais je préfère rappeler, pour les autres, que l’aède désignait les poètes qui, dans la Grèce antique, déclamaient ou chantaient des épopées à la façon d’Homère, le plus fameux d’entre eux.
J’ai fait la connaissance d’Aristide Leucate, l’auteur de cette biographie, il y a une dizaine d’années à Chiré-en-Montreuil. Proche, semble-t-il, de l’Action française, ce jeune juriste était alors l’auteur de quelques travaux politiques, et d’une biographie du juriste et politologue Carl Schmitt (1888 – 1985). Il y avait chez Leucate, dont la culture était aussi impressionnante qu’éclectique, l’ébauche d’une intéressante orientation personnelle. Depuis lors il a montré qu’il en avait sous la semelle, puisqu’on lui doit notamment un essai sur Jean Raspail, et un autre essai, sur la guerre. Il a également participé à, des ouvrages collectifs, sortes d’encyclopédies consacrées aux « maudits », sous le titre Ces écrivains qu’on vous interdit de lire, à un Dictionnaire du populisme, et à La Bibliothèque du Jeune Européen.
Son Georges Dumézil est la réédition d’un ouvrage qu’il avait écrit il y a cinq ans, et qui fait désormais référence. Que dire de Dumézil ? C’était un spécialiste des langues anciennes, en particulier celles qui furent pratiquées aux Indes et au Nord de l’Europe. Membre du Collège de France, puis de l’Académie française (élu en 1978), Dumézil eut donc un cursus prestigieux.
Dumézil et le terrorisme intellectuel
Jusqu’à une date assez récente, Dumézil, publié chez Payot et surtout chez Gallimard, ne défrayait guère la chronique. Lié à Pierre Gaxotte depuis la rue d’Ulm, on l’a dit longtemps proche de l’Action française, mais sans y militer. Il s’en est expliqué. Impressionné par Maurras, il se disait alors adepte de « l’anarchisme aristocratique ». Néanmoins en 1941 il fut mis en préretraite en raison de sa proximité avec la maçonnerie, avant être réintégré dans ses fonctions universitaires par Pierre Laval deux ans plus tard.
Mais l’époque était compliquée puisqu’en 1944 il fut convoqué, cette fois par la commission d’épuration de l’enseignement supérieur, sa réintégration par Laval l’ayant pour le coup rendu suspect !
Mais c’est surtout à partir des années 1960 que Dumézil commença à subir des attaques de l’extrême gauche universitaires, principalement en raison de son amitié avec Gaxotte, de sa proximité avec l’AF dans l’immédiat après-guerre de 14, et, plus grave encore, de son intégration au comité de parrainage de la revue Nouvelle Ecole, en 1972. Il s’en retira d’ailleurs l’année suivante, à la suite de de ce harcèlement gauchiste.
Toute cette partie-là du livre de Leucate est passionnante, quoique d’une affreuse banalité, par les temps qui courent. Elle intéressera ceux (dont je fais partie) que ne passionne pas le domaine scientifique exploré par Dumézil, à savoir la mythologie indo-européenne, les dieux des Germains, la religion romaine archaïque etc.
Madeleine Cruz ( A suivre…)
Georges Dumézil, L’aède des Indo-Européens, par Aristide Leucate, Ed Synthèse et Déterna, 2026, la « Bio Collection », 152 p. synthesenationale@gmail.com








